Frédéric de Monicault — Voilà plusieurs années que vous travaillez sur les racismes. Quel a été l’élément déclencheur ?
Francisco Bethencourt — Le déclic, c’est cette histoire qui est arrivée à un collègue brésilien. Les choses se sont déroulées de la façon suivante : un jour, il entre pour déjeuner dans un restaurant à Austin (Texas), accompagné par l’un de ses amis américains. On lui indique qu’il n’y a plus de table disponible, alors qu’un coup d’œil dans la salle témoigne exactement du contraire. Manifestement, ce collègue n’entre pas dans les « codes » de l’établissement, à savoir qu’il faut être blanc pour prétendre s’y installer. Pourtant, au Brésil, ce collègue avait le sentiment d’être blanc, m’a-t-il ensuite raconté. J’ai compris comment, dans un pays, certains peuvent vous considérer comme noir tandis que, dans un autre, ils vous voient d’abord comme blanc.
Cet épisode d’Austin a profondément marqué mon collègue métis, car le racisme impacte tous les aspects de la vie. Ce n’est pas seulement une remarque, une assertion ou un comportement qui vous brutalise ; c’est toute une vague qui vous atteint et qui fait que vous ne vous sentez plus la même personne. À partir de là, j’ai décidé d’aller plus loin, avec la volonté d’utiliser la démarche historique afin de cerner le phénomène au plus près.
F. de M. — Vous ne parlez pas de racisme mais de racismes, au pluriel. Qu’est-ce qui vous conduit à faire cette distinction ?
F. B. — Je pense qu’il existe plusieurs formes de racisme : l’une d’ordre généalogique, une autre hiérarchique, une autre encore ethnique, sans oublier les catégorisations économiques, sociales ou religieuses. Par exemple, les discriminations qui frappent les Dalits en Inde sont de nature généalogique. Tandis que celles dont sont victimes les jeunes de la part de la police dans nombre de quartiers populaires à travers le monde sont socio-économiques. Quant à l’antisémitisme, qui a donné lieu récemment à une tragique expression meurtrière en Australie, c’est un racisme d’ordre religieux. Non seulement ces différentes formes peuvent s’interpénétrer, mais elles sont aussi durablement enracinées. Prenez le racisme de « compétition » — selon une certaine terminologie —, qui surgit lorsqu’une communauté installée déplore qu’une minorité la prive prétendument de ses acquis : le phénomène émerge dès la fin du XIVe siècle en Espagne quand les chrétiens reprochent aux Juifs — qu’ils s’étaient pourtant employés à convertir — de dévoyer la foi traditionnelle. En réalité, les chrétiens voient alors d’un mauvais œil les Juifs prendre des positions dans un éventail de métiers et de fonctions qu’ils exerçaient jusque-là en situation de quasi-monopole.
Cette offensive est poussée à tel paroxysme qu’elle coïncide en 1449 en Espagne avec le statut de Tolède sur la pureté du sang, un texte qui dit bien ce qu’il veut dire. Il n’est pas moins effarant de constater à quel point cette doctrine aura la vie dure : il faudra attendre le XIXe siècle pour la voir effacée sur le plan administratif. Jusqu’à cette date, son principe fondateur — une exclusion fondée sur l’ascendance — a perduré sous …
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