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Emmanuel Razavi — Quelle est la situation en Iran, à l’heure où nous parlons ? Que pensent les Iraniens hostiles au régime des mollahs de la décision de Donald Trump d’accepter un cessez-le-feu ?
Hirbod Dehghani-Azar — Les Iraniens hostiles au régime vivent un moment de profonde sidération. Ils ont traversé la guerre avec l’idée, parfois formulée, souvent intériorisée, que cette séquence pouvait ouvrir une brèche historique et, peut-être, hâter la fin d’un système devenu insoutenable. Un système de terreur et de corruption. Cela peut paraître incompréhensible vu de l’extérieur. Comment imaginer que l’on puisse encore espérer sous les bombes ? Pour le comprendre, il faut se placer du point de vue d’un peuple pris en otage par un pouvoir qui l’écrase depuis des décennies. D’une certaine manière, il faut penser à ce que fut la France occupée pour mesurer ce que peut représenter, dans certaines circonstances tragiques, l’espoir d’une libération.
Or, le cessez-le-feu, ou plus exactement l’arrêt des bombardements, n’a pas apporté la liberté. Pis encore, il a permis au régime de reconcentrer ses forces sur la répression intérieure. La peur, elle, est restée intacte, alors même que l’espoir s’éloignait. Je me souviens d’un bref échange de messages, le matin même du cessez-le-feu, avec un Iranien. Il m’a répondu en deux mots : « So what? » Tout était dit !
Et, à bien des égards, la situation s’est encore aggravée. Ce que redoutent aujourd’hui les Iraniens, c’est l’après-guerre, avec un régime humilié, revanchard, obsédé par la purge intérieure. La coupure d’internet, prolongée à une échelle inédite, n’est pas un détail technique. C’est un instrument de terreur. Elle permet d’isoler la société, d’empêcher les familles de savoir, de rendre invisibles les arrestations, les disparitions et les représailles. À l’abri des regards, on tue, on torture, on viole, on mutile et on humilie.
De nombreux Iraniens sont donc à la fois désabusés, épuisés et sonnés. Ils ont enduré la guerre dans la perspective d’un basculement politique. Ils découvrent aujourd’hui qu’ils restent prisonniers d’un pouvoir qui, même affaibli, conserve intacts ses réflexes de prédation et de répression.
E. R. — Comment la société iranienne perçoit-elle Israël ? Est-elle désireuse d’une relation pacifiée avec l’État hébreu, contrairement aux mollahs ?
H. D.-A. — Il ne faut pas mettre dans le même sac la société iranienne et le régime qui la domine. L’hostilité obsessionnelle à l’égard d’Israël n’est pas le produit naturel de l’histoire iranienne. En revanche, elle constitue l’un des fondements idéologiques de la République islamique. Le régime a fait de la destruction d’Israël un récit de légitimation, presque une religion politique subsidiaire, en instrumentalisant la cause palestinienne pour justifier ses propres exactions et en projetant une idéologie de djihad total. Mais cela ne signifie nullement que le peuple iranien partage cette obsession.
Une très grande partie de la société iranienne n’aspire qu’à une chose : vivre en paix, vivre libre, vivre normalement dans un pays où le politique et le religieux seraient enfin séparés. Les Iraniens ont une mémoire historique plus longue que celle du régime né en …
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