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Qui gouverne réellement l’Iran ?

Emmanuel Razavi — La société iranienne est terriblement marquée par les massacres des 8 et 9 janvier 2026. Certaines estimations font état de dizaines de milliers de morts. Y a-t-il un retour en arrière possible ?

Clément Therme — Il faut commencer par distinguer les faits établis des estimations, qui sont en cours d’évaluation. Il est désormais incontestable que les forces de sécurité iraniennes ont commis des massacres inédits dans l’histoire contemporaine du pays, principalement les 8 et 9 janvier 2026. Human Rights Watch (1) et Amnesty International (2) parlent de plusieurs milliers de manifestants tués. En revanche, le bilan de plusieurs dizaines de milliers de morts — parfois évalué à plus de 30 000, 40 000 ou 50 000 — émane de sources hospitalières en Iran. Cette estimation a notamment été relayée par Mai Sato, l’actuelle Rapporteure spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en République islamique d’Iran (3).

Quelle que soit l’ampleur exacte du carnage, une chose est sûre : une rupture historique s’est produite entre une grande partie de la société et l’État. Depuis 1979, la République islamique avait déjà connu plusieurs vagues de répression mais les événements de janvier 2026 ont constitué le franchissement d’un seuil supplémentaire par leur simultanéité, leur extension géographique et l’usage systématique d’armes de guerre contre des civils. Cette violence a détruit chez de nombreux Iraniens, même au sein du régime et à sa périphérie immédiate, les derniers espoirs de réforme du système.

Le régime ne pourra donc plus retrouver la légitimité dont il bénéficiait auparavant aux yeux d’une partie du peuple. Ce régime est néanmoins parvenu à restaurer provisoirement l’ordre idéologique khomeyniste par la peur, les arrestations, les exécutions, la surveillance numérique et les coupures d’Internet, d’une ampleur inédite tant par leur durée que par leur dimension géographique à l’échelle de tout le territoire national. La loyauté des forces miliciennes des principaux appareils de sécurité lui a permis de survivre à la contestation de janvier. Mais il ne peut effacer la mémoire des massacres. Celle-ci nourrit à la fois un désir de justice transitionnelle, une volonté de changement politique systémique et un profond épuisement. La question n’est donc plus de savoir si la confiance peut être rétablie ; elle consiste plutôt à se demander combien de temps encore un État à ce point délégitimé peut continuer de gouverner.

E. R. — Lors de cette répression, les forces iraniennes auraient été appuyées par des supplétifs libanais, irakiens et afghans. Certaines sources parlent d’au moins 5 000 combattants étrangers. En quoi l’emploi de ces forces étrangères traduit-il une faiblesse du socle répressif du régime ?

C. T. — Effectivement, des témoignages et des sources d’opposition ont fait état de la présence de combattants arabophones ou afghans et du recours à des réseaux liés aux milices irakiennes, au Hezbollah libanais et aux brigades afghanes constituées par l’Iran lors de la guerre de Syrie (2012-2024). Le régime dispose, depuis les guerres d’Irak et de Syrie, de réseaux transnationaux capables de fournir des hommes, des formateurs et …