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Ukraine : Poutine piégé ?

Isabelle Lasserre — Le vent est-il en train de tourner en Ukraine ? L’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?

Xavier Tytelman — Ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine est l’aboutissement de quatre années d’efforts et de développement technologique dont j’ai eu la chance d’être le témoin. Cet acharnement permet un alignement des planètes qui fait dire à tout le monde « Finalement, les Ukrainiens ne vont peut-être pas s’effondrer… » À l’été 2024, déjà, j’expliquais que les Ukrainiens développaient des intercepteurs destinés à abattre les drones Shahed tirés par la Russie, et qu’ils étaient les seuls à savoir le faire. Aujourd’hui, ils en arrêtent 90 %, alors que les Russes, avec des missiles beaucoup plus onéreux, ne peuvent contrer que 60 % des vecteurs ukrainiens. En novembre 2025, j’avais prévenu que les Ukrainiens avaient pris l’avantage dans le domaine de la guerre à longue distance et que la situation allait s’aggraver pour les forces de M. Poutine. C’est ce qui est en train de se passer et, avec les nouveaux équipements dont vont bientôt être dotés les Ukrainiens, les choses ne vont faire qu’empirer pour les Russes.

I. L. — À part les intercepteurs, qu’est-ce qui a permis aux Ukrainiens d’inverser le rapport des forces ?

X. T. — À partir du mois de février, avec la suppression de Starlink pour les Russes, les Ukrainiens ont pris l’avantage technologique dans le domaine des drones, notamment des drones de courte et de moyenne portée, qui peuvent toucher toute l’Ukraine occupée ou la Russie jusqu’à 100 km de profondeur. Depuis fin 2024, les Russes ont fait l’erreur de tout miser sur les drones à fibre optique comme unique moyen de contournement du brouillage ukrainien pour leurs drones kamikazes dits « FPV ». À l’époque, la fibre optique était très prometteuse, notamment parce qu’on ne pouvait pas la brouiller. Les Ukrainiens, eux aussi, ont investi dans la fibre optique, mais ils ont aussi développé, parallèlement, deux autres technologies. D’abord, la résistance à la guerre électronique, c’est-à-dire la capacité de résister aux brouilleurs russes. Ensuite, l’intelligence artificielle, qui permet de frapper au but de manière autonome. Exemple : le drone est piloté jusqu’à 2 km de sa cible, puis l’opérateur désigne l’objectif et le drone va naviguer de manière autonome jusqu’à l’équipement russe, identifier qu’il s’agit d’un char, puis en faire le tour pour rentrer dans le canon. L’accumulation de ces trois technologies produit des résultats incroyables.

Par ailleurs, les Ukrainiens ont frappé l’usine de production de fibre optique russe, en février dernier, ce qui a provoqué des pénuries. Les Chinois ont compensé les besoins russes, mais en multipliant leurs tarifs par trois. Conclusion : les Russes payent à un prix prohibitif la seule technologie dans laquelle ils avaient massivement investi. Cela explique en partie la domination des Ukrainiens sur le champ de bataille. Depuis le début de la guerre, le ratio était de deux pertes et demie russes pour une perte ukrainienne. Mais depuis le mois de février, on aurait huit pertes russes pour une perte ukrainienne.

I. L. — Je vous repose ma question : l’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?

X. T. — Il faut d’abord définir ce qu’on appelle « victoire ». Je fais partie de ceux qui pensent que l’Ukraine n’arrivera pas à libérer l’intégralité de ses territoires occupés, et je le regrette. Pourquoi ? Parce que malgré leur domination, la reconquête de tous les territoires occupés impliquerait la perte de 100 000 à 200 000 hommes. Ce sont des volumes que ni l’opinion publique ni les responsables ukrainiens, qui privilégient la vie sur les mètres carrés occupés, ne sont prêts à sacrifier. Mais la victoire ne veut pas forcément dire récupérer les territoires occupés tout de suite. À long terme, dans trente ans peut-être, les Ukrainiens espèrent qu’ils lui reviendront, comme l’Allemagne de l’Est a fini par revenir à l’Allemagne de l’Ouest. Un effondrement de l’armée russe identique à celui de l’armée allemande en 1918 me paraît par ailleurs hautement improbable.

Les Ukrainiens peuvent en revanche gagner la guerre en forçant la Russie à accepter des négociations qu’elle abordera en position de faiblesse. L’homme fort à la table des négociations, ce sera le représentant de l’Ukraine, et c’est ça qui constitue une victoire. Les militaires ukrainiens ont donné à leurs diplomates la possibilité de négocier dans des conditions favorables. Les Russes ne pourront plus s’opposer aux garanties de sécurité européennes. Car plus le temps passe, plus ils seront économiquement fragiles et militairement en recul. Au point qu’ils seront sans doute contraints à quelques concessions.

I. L. — Vous n’imaginez pas que les Ukrainiens puissent, par exemple, isoler la Crimée annexée de la Russie en détruisant le pont de Kertch ? Voire reconquérir une partie de la péninsule ?

X. T. — L’Ukraine est aujourd’hui capable d’assécher complètement la Crimée, où il y a des pénuries de riz, de pâtes et d’essence. Mais pas de la libérer, car il y a quand même 100 km de tranchées, de barbelés et de zones difficiles à conquérir. Les Ukrainiens peuvent, ils l’ont prouvé, faire des raids. En 2024, ils se sont même permis de venir en zodiac pour détruire des radars. Mais il faudrait, pour récupérer la Crimée, un débarquement façon Seconde Guerre mondiale. C’est impossible. En revanche, les opérations ponctuelles des forces ukrainiennes obligent les Russes à déployer énormément de moyens, qui seront gaspillés car la Crimée est aujourd’hui privée de défense aérienne et ses infrastructures sont régulièrement frappées par les Ukrainiens. Pour le dire en une phrase, les Russes ne sont plus capables de défendre la Crimée : plus des deux tiers des vecteurs lancés par les Ukrainiens atteignent leur but.

Les attaques ont des conséquences en Russie même, où l’opinion publique voit lui échapper ce qu’elle considère comme le joyau de la couronne. Les frappes poussent les Russes qui étaient venus coloniser la Crimée depuis 2014 à quitter la péninsule. Détruire le pont ? Ce serait un coup politique énorme. Mais cela nécessiterait beaucoup de moyens, et finalement les Ukrainiens obtiennent le même résultat en encourageant les Russes à quitter la Crimée et en ayant détruit la voie ferrée qui relie la Crimée à l’Ukraine continentale. Par ailleurs, la destruction du pont de Crimée pourrait entraîner une nouvelle escalade de la part de Poutine. Des responsables ukrainiens m’ont assuré à l’automne qu’ils attendraient l’échec des négociations avec la Russie pour passer à l’acte, afin de ne pas donner à Poutine une excuse pour briser les pourparlers. Les Ukrainiens ne veulent pas être accusés d’être ceux qui sabotent les négociations.

I. L. — Vous dites que l’armée russe ne peut pas s’effondrer, malgré la multiplication des fronts et le manque de motivation des soldats envoyés à la boucherie. Pourquoi ?

X. T. — Parce qu’elle reste assise sur des infrastructures matérielles, sur des tranchées, sur des champs de mines. Parce que même si les défenses russes sont moins bonnes que les défenses ukrainiennes, elles existent. Parce que les Russes arrivent toujours à produire 6 000 drones par jour pour se défendre. Parce que leurs soldats sont dans un état d’asservissement tel qu’ils resteront dans leurs tranchées pour tenir leur position malgré les pertes élevées. Ils préfèrent subir les attaques ukrainiennes plutôt que risquer de se faire fusiller par leur camp s’ils reculent.

I. L. — Quels sont les meilleurs soutiens extérieurs de la Russie et de l’Ukraine ? Qui fournit quoi à qui ?

X. T. — Le seul vrai allié de la Russie, car elle n’a pas peur des sanctions, c’est la Corée du Nord. Mais elle monnaye son soutien et ses obus à un tarif élevé : des MIG 29, des technologies dans le domaine des missiles balistiques intercontinentaux, capables d’atteindre les États-Unis. Ensuite vient la Chine, qui considère la Russie comme un client captif et qui l’assèche en négociant des réductions sur le prix du pétrole. Les Chinois augmentent leurs tarifs pour vendre des équipements à la Russie sous sanctions. Ils vendent à prix d’or leurs services et leurs systèmes. Il y a, enfin, des pays qui jusqu’à présent fermaient les yeux sur la guerre de Poutine : les Émirats arabes unis, la Turquie, le Kazakhstan l’ont aidé à contourner les sanctions. Mais les Émirats n’ont pas apprécié de recevoir sur la tête des Shahed iraniens qui venaient de Russie.

Certains pays appartenant théoriquement à la sphère d’influence russe, comme l’Égypte, la Serbie ou l’Irak, ont choisi d’armer l’Ukraine. J’ai aussi vu beaucoup de Sud-Américains combattre aux côtés des Ukrainiens. Des Colombiens, des Mexicains, qui disaient lutter pour empêcher que la Russie ne redevienne une puissance de déstabilisation en Amérique latine. Que reste-t-il en revanche des pays traditionnellement alliés de la Russie ? La Syrie lui met des bâtons dans les roues. L’Iran est affaibli et a arrêté de fournir des missiles balistiques et des drones Shahed au Kremlin, qui ne l’a pas aidé quand il en avait besoin. Le Venezuela sort d’une crise politique. Quant à l’Inde, prétendument neutre, elle revend au prix du marché le pétrole qu’elle achète à prix bradé à la Russie…

I. L. — Et qui sont les alliés de l’Ukraine ?

X. T. — Les Ukrainiens répètent à l’envi que le monde entier, pas seulement les Occidentaux et l’Europe, est avec eux. Ils évoquent le Soudan, le Maroc, l’Égypte, l’Azerbaïdjan, évidemment les États-Unis, le Canada, le Japon, la Corée du Sud, l’Irak, la Jordanie. Mais les Ukrainiens sont de moins en moins dépendants de l’étranger. Le flux de matériel qui leur a permis de tenir en 2022-2023 n’est indispensable aujourd’hui que dans le domaine de la défense aérienne. Dans tous les autres secteurs, ils font mieux que nous pour un prix moins élevé. Bien sûr, ils sont contents de recevoir des blindés. Mais ils en produisent désormais localement en quantité importante. Ils construisent des robots terrestres en quantités industrielles et de meilleure qualité que nous, pour un coût bien moindre. Ils fabriquent des drones aériens dans des proportions que personne n’aurait pu imaginer si rapidement, avec des technologies que nous ne possédons pas. Ils produisent des radars embarqués dans des drones à 400 € alors que les nôtres valent 50 000 € ! Dans le domaine de la guerre électronique, les Ukrainiens ont dépassé tout le monde.

Pour résumer, le soutien international se maintient. Des pays neutres sont passés du côté ukrainien. Mais l’Ukraine préfère désormais le soutien financier aux équipements car il est plus rentable de produire localement dix blindés ou dix canons plutôt que d’acquérir un Caesar ou un blindé à un million d’euros. En clair, je le répète, ils ont appris à faire beaucoup mieux et beaucoup moins cher que nous.

I. L. — Dans sa logique d’escalade, Vladimir Poutine pourrait-il un jour utiliser une bombe nucléaire tactique ?

X. T. — Je ne pense pas, ne serait-ce que parce que la Chine a fait passer des messages très clairs au Kremlin sur le sujet. Si la Russie faisait sauter cet interdit, cela autoriserait Taïwan, qui avait commencé à développer une arme nucléaire dans les années 1970, avant d’y renoncer, à reprendre son programme. Technologiquement, les Taïwanais ont tout ce qu’il faut pour le faire car ils sont ce qu’on appelle un « pays du seuil » et possèdent la connaissance. Pour la Chine, ce serait une ligne rouge. Je crois que les Russes ne la franchiront pas, même si demain leur armée s’effondre.

I. L. — Le protocole d’accord signé entre Trump et l’Iran peut-il être qualifié de capitulation américaine et en quoi ?

X. T. — L’analyse la plus optimiste conclut que l’Iran est ressorti plus fort de la guerre déclenchée le 28 février qu’il ne l’était avant. Les États-Unis n’ont rien obtenu de ce qu’ils voulaient. Ils n’ont fait que « tondre le gazon ». Certes, ils ont mis à mal la capacité de l’Iran à poursuivre son programme nucléaire et à produire des missiles balistiques. Mais dans deux ou trois ans, il faudra à nouveau frapper, parce que les technologies acquises par les Iraniens dans les domaines nucléaire et balistique ne seront pas oubliées. Et parce que ces mêmes Iraniens vont reconstruire leurs aciéries et leurs capacités de production de propergol.

Les États-Unis n’ont fait qu’acheter du temps. Ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs stratégiques : le changement de régime, la limitation du programme balistique et la neutralisation des proxies. Ils sont toujours actifs et opèrent de plus en plus loin, comme on le voit avec le Front Polisario qui a commis des attentats au Maroc ! L’Iran est en train d’internationaliser ses proxys pour leur permettre d’agir partout dans le monde. Incapables de défendre leurs alliés, notamment avec la défense aérienne, les États-Unis ressortent affaiblis de la guerre. Quelle déculottée pour les Américains ! Ce sont les Ukrainiens qui ont aidé les pays du Golfe à intercepter les drones iraniens et à défendre les bases américaines !

Si les Américains ont perdu en influence dans la région, l’Iran, lui, ressort diplomatiquement grandi d’avoir été capable de leur tenir tête. Son rayonnement international s’est accru, notamment avec la crise du détroit d’Ormuz. Alors, bien sûr, certains pays européens continuent à acheter du matériel américain, même si on voit que cela ne garantit plus la protection. Mais les Taïwanais ont compris qu’ils avaient intérêt à se muscler seuls dans leur coin. Et l’architecture internationale, basée sur le fait que les Américains sont là pour nous défendre, s’est complètement effondrée. Pour moi, la guerre américaine en Iran est donc un échec de A à Z. Aucune des négociations en cours ne permettra de revenir à un accord aussi bon que celui qui avait été obtenu par Obama en 2015, ni à la pacification du détroit d’Ormuz, qui vivra désormais sous la menace iranienne.

I. L. — Comment expliquez-vous que les États-Unis aient à ce point sous-estimé à la fois la capacité de résistance du régime iranien et sa capacité de riposte ?

X. T. — Je ne pense pas que les services de renseignement américains aient été à ce point défaillants, mais je pense que Trump a pris une décision irrationnelle car il se croit dans un film hollywoodien : il pense que sa volonté est suffisante pour obtenir ce qu’il souhaite.

I. L. — Qu’aurait-il fallu faire militairement pour provoquer la chute du régime ?

X. T. — Il fallait se préparer à intervenir le jour où les Iraniens ont manifesté dans la rue. Si les États-Unis avaient effectivement été prêts à ce moment-là à soutenir, au sol, l’opposition iranienne et à empêcher les Gardiens de la révolution de mater cette rébellion, s’ils avaient aidé les opposants azéris et kurdes, il aurait peut-être été possible d’obtenir un changement de régime. Mais après avoir dit « on arrive », Donald Trump a laissé les manifestants et les étudiants se faire massacrer par dizaines de milliers. Aucune opération aérienne, quelle qu’elle soit, ne pouvait provoquer la chute du régime. A fortiori parce que très rapidement, le temps a joué pour l’Iran. Quoi qu’on en dise, les finances américaines, avec la guerre, se délestaient d’un milliard de dollars par jour. Et, chaque semaine, le blocage d’Ormuz coûtait 0,1 point de croissance mondiale. Ce sont donc les États-Unis et leurs alliés, ainsi que l’économie mondiale, qui ont été pris à la gorge en premier.

I. L. — Quelle est l’ampleur de l’armement iranien aujourd’hui ? Que leur reste-t-il exactement ?

X. T. — L’armée conventionnelle iranienne n’existe quasiment plus. Mais comme les Américains ne veulent pas envoyer un million d’hommes au sol pour changer le pouvoir, elle sera reconstituée. Le régime iranien tient non pas grâce aux forces conventionnelles, mais grâce à la police politique, aux islamistes dans les rues, aux Gardiens de la révolution qui gèrent le pays. Ce sont eux, par exemple, qui ont le contrôle des communications et celui des moyens non conventionnels, comme les drones à longue distance, et des proxies qui sont capables d’attaquer des bases aériennes en Arabie saoudite et en Irak. La capacité de nuisance du régime iranien, via ses missiles balistiques, ses drones et ses proxies, a peut-être été affaiblie, mais la capacité à y faire face de la part des États-Unis l’a été davantage encore.

I. L. — Comment peut-on expliquer que les Israéliens et les Américains n’aient pas frappé, au début de la guerre, les réseaux électriques et la télévision ?

X. T. — J’avais entendu dire que les Américains avaient piraté la télévision pour faire passer leurs propres messages en cas d’effondrement du régime. Frapper les infrastructures électriques, en revanche, leur aurait fait perdre le soutien de la population civile. Et puis c’est quand même un crime de guerre. Ce serait s’abaisser au niveau des Russes...

I. L. — Est-il possible d’aller récupérer le stock d’uranium enrichi des Iraniens ?

X. T. — Je ne le pense pas. Il doit être enterré dans un souterrain. Il faudrait conduire une opération militaire avec des milliers d’hommes pendant des jours et des jours pour y accéder. Ce serait une opération militaire très risquée au niveau logistique, avec une forte probabilité d’échec. Sans la volonté des Iraniens d’abandonner ce qui représente des années et des années d’efforts, cet uranium ira là où le régime veut qu’il soit, et ce ne sera certainement pas dans les mains des Américains.

I. L. — Tsahal pourrait-elle réussir à éradiquer définitivement le Hezbollah ? Est-il possible de le neutraliser ? Peut-on le désarmer tant que le régime iranien n’est pas tombé ?

X. T. — C’est un souhait partagé par la Terre entière, à commencer par la majorité des Libanais ! Le seul moyen de désarmer le Hezbollah, qui a bénéficié du retour d’expérience russe et s’est formé à la guerre des drones, est d’avoir un partenariat ouvert et entier avec l’État libanais, une participation de l’armée libanaise, avec le soutien de la communauté internationale et celui d’Israël. Mais pour l’instant l’armée libanaise n’en a pas les moyens. Et je n’ai pas l’impression que les Israéliens se fassent suffisamment apprécier pour obtenir ce partenariat.

I. L. — Pensez-vous que la Chine tentera de s’emparer de Taïwan ? Si oui, de quelle façon et à quelle échéance ? Et quelle serait la réaction des États-Unis ?

X. T. — Théoriquement, les États-Unis ont un pacte qui leur impose de soutenir Taïwan, mais Donald Trump a semé le doute à plusieurs reprises sur ses intentions en cas d’attaque chinoise. Par ailleurs, les États-Unis perdront forcément un jour leur domination navale dans le Pacifique au profit de la Chine. Les Taïwanais ont donc le couteau sous la gorge, ils se rendent compte qu’ils ont l’obligation de se préparer à une éventuelle guerre dans laquelle ils seraient seuls. Seuls, avec peut-être le Japon et la Corée du Sud. Ils sont en train d’acquérir les méthodes qui ont permis à l’Ukraine de gagner la bataille de la mer Noire. Ils construisent des drones navals, des drones sous-marins, des drones aériens. On dit aussi qu’ils développent des missiles hypersoniques pour renforcer leur dissuasion. L’objectif est de pouvoir faire face de manière non conventionnelle à une tentative d’offensive chinoise sur leurs côtes. Il est aussi de pouvoir détruire le barrage des Trois Gorges. Pas besoin de bombe atomique ! La vague de vingt mètres qui se déverserait alors sur cette région très peuplée de Chine ferait énormément de victimes. On voit donc que, même seul, Taïwan a des moyens pour se défendre.

I. L. — Pensez-vous qu’on évolue vers un réel découplage entre l’Europe et les États-Unis ?

X. T. — Je le souhaite depuis très longtemps et j’ai l’impression qu’un certain nombre de pays commencent à ouvrir les yeux. Mais la plupart d’entre eux ne passent pas encore à l’acte car ils pensent que Trump n’est qu’un mauvais moment à passer et que les États-Unis, après lui, feront marche arrière et redeviendront le protecteur de leurs alliés européens. C’est-à-dire qu’on s’interdit de se penser en tant que puissance sous prétexte qu’on veut rester sous une protection américaine. C’est une erreur stratégique monumentale. Même l’Allemagne, malgré toutes les déclarations de ses dirigeants (1), continue à dépendre des États-Unis à 53 % pour ses dépenses militaires (2). Résumons : on achète du matériel plus cher, moins bon et dont on n’est pas sûr de pouvoir se servir car il y a toujours, avec les armes américaines, des restrictions. Tout cela en pariant que les Américains seront peut-être là, dans quelques années, si on a besoin d’eux. Mais quel est ce délire ?

I. L. — Parlez-vous de tous les États européens ?

X. T. — Non, deux pays font exception, la France et l’Ukraine. La France, à part pour les catapultes de son porte-avions, est souveraine de A à Z, au niveau national comme au niveau européen. L’Ukraine, quant à elle, essaie de se désintoxiquer de tout ce qui est non européen, notamment des composants chinois et américains. Ailleurs, on voit que même quand les États-Unis menacent militairement le Groenland, certains pays, le Danemark par exemple, cèdent aux pressions américaines et achètent des F35. Le Rafale a gagné la compétition en Corée du Sud, à Singapour, aux Pays-Bas (3), et chaque fois les Américains ont ensuite fait pression pour imposer leurs systèmes moins bons et plus onéreux. C’est une forme d’asservissement. Est-ce que l’Europe va enfin accepter d’être souveraine ?

J’étais encore militaire à l’époque où le ministre de la Défense Hervé Morin avait proposé d’avoir un centre de gestion pour des opérations européennes, qui ne dépendrait pas de l’OTAN et donc pas des États-Unis. Sa suggestion avait provoqué une levée de boucliers des Polonais et des Allemands, qui disaient que ça ne servait à rien de faire doublon. Mais le problème, c’est que, pour ne citer qu’un exemple, les liaisons de données, plus précisément la liaison 16, la communication de l’OTAN (4) repose sur des clés à 100 % américaines, qui sont fournies par la CIA. C’est-à-dire que quand un avion français veut parler avec un ravitailleur anglais ou avec un char allemand, il ne peut le faire que s’il a une clé fournie par les Américains. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit se doter d’organes d’état-major autonomes, qui ne reposent pas sur une infrastructure OTAN et qui ne dépendent pas des liaisons de données tactiques américaines. Et là encore, seule la France s’est donnée les moyens, avec Radio Contact (5), de pouvoir parler sans utiliser la liaison américaine. Si demain il faut défendre le Groenland ou les Pays baltes et on a un président américain proche des Russes, seule la France sait comment faire. Voilà pourquoi il faut dès à présent se donner un horizon politique pour bâtir une infrastructure de défense européenne commune qui soit totalement indépendante des Américains et qui puisse inclure tous les Européens, y compris l’Ukraine et le Royaume-Uni, c’est-à-dire qui ne soit pas associée à l’Union européenne. Parce qu’aujourd’hui, si les Russes attaquent les Pays baltes, j’aurais plutôt tendance à demander l’aide des Ukrainiens que celle des Américains.

I. L. — Alors, justement, quels sont les risques réels d’une agression russe contre un pays de l’Union européenne et de l’OTAN et quels sont les pays les plus menacés ?

X. T. — À très courte échéance, je pense que les risques sont très faibles. Mais à partir du moment où il y aura un cessez-le-feu en Ukraine – ce que je crois très réaliste avant la fin de l’année- et une éventuelle levée des sanctions contre la Russie, ce risque deviendra réel.

L’attaque américaine sur l’Iran a eu un effet secondaire très positif pour la Russie. Grâce à l’augmentation du prix du pétrole, ses poches se sont remplies et elle a aujourd’hui la capacité financière de poursuivre la guerre pendant au moins six mois de plus qu’anticipé. Un cessez-le-feu ou une paix, je ne sais pas comment l’appeler, entre la Russie et l’Ukraine, aboutirait à la fin des sanctions contre la Russie, qui pourrait alors réapprovisionner ses stocks et acheter à l’étranger les composants qui lui manquent. La Russie pourrait se refaire les poches et démarrer un nouveau conflit en moins d’un an. On dit souvent que les Russes n’ont pas le niveau technique des Ukrainiens, notamment dans le domaine des drones, mais la réalité c’est que nous sommes encore loin derrière la Russie. Si les Ukrainiens résistent, c’est parce qu’ils sont capables de produire 10 000 drones par jour, parce qu’ils ont des matériels adaptés, des techniques adaptées, des brouilleurs, tout ce qu’il faut. Pas les Français, pas les Européens. Ils résistent parce qu’ils ont la capacité d’envoyer 300 missiles ou drones à longue portée par jour. Si nous produisions ne serait-ce que 1 % de ça, je serais content ! Les Russes, eux, savent que les Européens n’ont pas les mêmes moyens de se défendre que les Ukrainiens et qu’ils en sont même très loin. Certes, nous avons en France de beaux avions de chasse et nous pourrions écraser les Russes d’un point de vue naval et aérien. Mais sur le long terme, nous ne savons pas encaisser. Les Russes tirent 250 drones Shahed par jour, on ne pourrait pas les absorber.

I. L. — Quelles sont les zones les plus à risque ?

X. T. — Il n’est pas nécessaire d’aller très loin. Les Russes pourraient par exemple prendre Narva, en Estonie, ou prétendre qu’il existe une république séparatiste indépendante de pauvres russophones martyrisés dans l’est de la Lettonie ou de la Lituanie et se porter à leur secours. Si l’OTAN ne réagissait pas, ce serait sa mort. Pas seulement « cérébrale », mais opérationnelle. Pour un coût politique très faible, Poutine pourrait s’offrir l’effondrement de l’architecture de sécurité européenne. Et si c’était plus difficile que prévu, les Russes, qui perdent 1 000 personnes par jour en Ukraine, pourraient décider que ça vaut le coup de risquer la vie de 50 ou 100 000 Russes pour s’offrir Narva, un objectif stratégique infiniment supérieur à la conquête de Kostiantynivka dans le Donbass. En tout cas, si j’étais eux, je le ferais. L’Ukraine, aujourd’hui, nous donne du répit. Mais nous n’utilisons pas ce répit pour monter en cadence au niveau nécessaire. Attention danger !

(1) En 2022 à Prague, Olaf Scholz a souhaité une souveraineté européenne à la fois en termes d’énergie et de défense. Friedrich Merz a affirmé de son côté en 2025 que l’Europe devait avoir sa propre stratégie de sécurité.

(2) Pour 100 euros d’équipement militaire acheté par les Allemands, 53 euros partent aux États-Unis : l'Allemagne privilégie l'avion de patrouille maritime Boeing au détriment de celui d'Airbus, et les systèmes de défense aérienne américains plutôt que le système français SAMPT ; elle achète également, entre autres, des hélicoptères lourds américains.

(3) Les militaires de ces pays préféraient le Rafale, mais les pressions américaines ont imposé un autre choix aux responsables politiques.

(4) Liaison 16 est un standard de liaison de données tactiques de l’OTAN pour l'échange d'informations entre des unités militaires. Elle vise à fournir à un état-major un tableau de l'évolution d'une situation d'une zone en temps réel pour pouvoir décider des actions à mener.

(5) Radio Contact est une formule abrégée, CONTACT signifiant ici « Communications numériques tactiques et de théâtre ». Les postes de Radio Contact formeront l'ossature des systèmes de radiocommunications tactiques militaires sécurisés en France.