Les Grands de ce monde s'expriment dans

Andy Burnham à l’épreuve du pouvoir

Dans le sillon de chaque personnalité politique, on cherche un héritage, une filiation, un courant. Le nouveau premier ministre britannique n’échappe pas à cette tentative de classification. Mais l’étagère où le ranger est incertaine et sa famille politique apparaît métissée. Andy Burnham serait un peu le fils naturel de Tony Blair et de Jeremy Corbyn, la synthèse entre le New Labour et une gauche travailliste plus interventionniste. Positionné plus à gauche que son prédécesseur Keir Starmer, tout en étant loin d’être aussi « rouge » que Corbyn. Lui-même se définit comme un « socialiste pro-business ».

Parce qu’Andy Burnham s’est peu dévoilé — il n’a pas eu à faire campagne mais a bénéficié d’un putsch éclair —, ses débuts sont scrutés avec attention. Dans sa première intervention devant la Chambre des Communes, lors de la rentrée parlementaire du 1er septembre, le nouveau premier ministre a déploré le « déclin » du royaume. Si Burnham a le sentiment d’être à sa place, celle dont il rêvait depuis trois décennies, il estime que « la Grande-Bretagne n’est pas là où elle devrait être ». Il pointe deux coupables : Margaret Thatcher et le Brexit. « Depuis les années 1980, ce pays a pris une série de mauvaises directions : le pouvoir politique a été centralisé, le pouvoir économique privatisé, le pays désindustrialisé. Puis s’est ajouté le Brexit », a dit le nouveau locataire de Downing Street.

Mais, à l’inverse de son infortuné prédécesseur, Andy Burnham se garde de trop de noirceur. À son arrivée aux affaires, deux ans plus tôt, Keir Starmer n’avait promis que sang et larmes. Certes, son constat sur l’état du Royaume-Uni était lucide et son discours peu suspect de démagogie. Mais son insistance à déplorer l’état dans lequel les conservateurs avaient laissé le pays, au lieu de proposer une vision, avait fini par démoraliser les Britanniques et les milieux économiques. Tout semblait plombé, ardu, voué à l’échec. Les efforts ultérieurs visant à corriger ce sombre narratif furent vains. Andy Burnham, lui, a évité cet écueil pessimiste. Il est possible de redonner de « l’espoir » aux gens, martèle-t-il.

Pour donner le ton, dans le sillage de son intronisation en juillet, Burnham a entrepris une pérégrination estivale à travers le territoire national. Bien meilleur communicant que Starmer, il a lancé une grande « tournée d’écoute » (listening tour), destinée à reprendre contact avec un électorat dont le Labour s’est éloigné. « Ce mois-ci, je sors de Westminster et je viens dans vos villes. Pas pour les photos, mais parce que je veux entendre directement les gens dans leurs communautés », a-t-il écrit dans une tribune avant de prendre la route. À l’envi, l’homme du Nord dénonce la fracture entre Londres et le reste du pays. Westminster serait, pour les Britanniques, le symbole d’un pouvoir lointain et déconnecté de leurs réalités quotidiennes. Il entend casser cette distance. Omniprésent sur les réseaux sociaux, en particulier TikTok, il a cultivé avec décontraction son image de chef proche du terrain, buvant une pinte au pub avec ses ministres ou jouant de la guitare avec des soldats ukrainiens à Kiev. Ses détracteurs voient là de la « com », voire un populisme facile. Lui prétend instaurer une autre façon de faire de la politique.

L’homme du Nord

Pour crédibiliser son discours, Burnham joue de son ancrage dans la « vraie Angleterre ». Longtemps député, il a quitté Westminster il y a près de dix ans pour devenir maire du Grand Manchester. Depuis, il administrait la deuxième ville d’Angleterre et sa région : 2,8 millions d’habitants. De cette expérience de terrain, l’homme de 56 ans entend tirer sa légitimité. Ses proches s’évertuent à pointer que même s’il fut ministre à plusieurs reprises, il ne fait pas partie de ces élites londoniennes « hors-sol ». Et que, lorsqu’il évoque les préoccupations des Britanniques, il sait de quoi il parle. En 2016, année du référendum sur le Brexit, il déplorait déjà que le Labour soit « en train de se déconnecter du Nord » de l’Angleterre.

Andy Burnham est un enfant de ces régions au passé industriel et minier. Né dans une petite ville nichée au nord de Liverpool, ce fils d’un technicien des télécommunications et d’une réceptionniste médicale a fréquenté un lycée catholique avant d’étudier à Cambridge. Un passage par une fabrique des élites anglaises. On aime raconter qu’il a rejoint le Labour à l’âge de 14 ans, « conscientisé » par la grande grève des mineurs de 1984-1985 qu’avait cassée le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Il travaille d’abord pour des missions parlementaires, sur des sujets aussi divers que le service de santé public (NHS) ou le football. Puis, il est conseiller du ministre de la Culture.

Il entre réellement en politique en 2001, quand il est élu député de Leigh, aux portes de Manchester. Il rejoint ensuite le gouvernement de Tony Blair, puis celui de Gordon Brown. Il est successivement sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, secrétaire en chef au Trésor (Chief Secretary to the Treasury), ministre de la Culture puis de la Santé. À ce dernier poste, il s’oppose à toute nouvelle privatisation des services du NHS, alors que certaines fonctions ont été ouvertes à la concurrence et aux prestataires privés. Quand les conservateurs renvoient le Labour dans l’opposition, il occupe divers postes dans le « cabinet fantôme » travailliste.

Le laboratoire mancunien

En 2017, il démissionne de son poste de député pour briguer la mairie du Grand Manchester, qu’il remporte. Il est ensuite réélu en 2021 et en 2024, chaque fois largement. Il gère plutôt bien l’ancienne capitale mondiale du coton qui, après un long déclin post-industriel, connaît ces dernières années une croissance économique deux fois plus forte que la moyenne nationale. Il gagne son surnom de « Roi du Nord » avec la crise du Covid, après s’être battu pour obtenir davantage de fonds afin de soutenir les entreprises et les employés de la région. Il aime tellement son fief qu’il s’est fait tatouer sur le bras une abeille ouvrière, symbole de Manchester.

De cette expérience dans la métropole du nord, Burnham a tiré une doctrine. Le « Manchestérisme » entend combiner une économie dynamique avec davantage d’intervention publique. Et donner plus de pouvoir aux autorités locales, plutôt que tout soit décidé depuis Westminster et Londres. Il s’agit notamment de reprendre le contrôle de certains services essentiels. Il brandit en exemple l’amélioration des transports publics de Manchester, avec l’intégration des bus, tramways et trains dans un système de transport local contrôlé à l’échelle régionale, le « Bee network » (réseau des abeilles). De la même manière, l’investissement public doit être utilisé pour stimuler la croissance. Les efforts dans les transports, le logement, les infrastructures et la réindustrialisation créeront une économie plus productive dans les régions, plutôt que de concentrer toujours plus d’activité à Londres. Même s’il prône un rôle accru de l’État, Burnham se revendique favorable aux entreprises — le fameux « socialisme pro-business ». Il veut redonner du pouvoir et apporter de la croissance « dans chaque code postal » du pays. Manchester est un laboratoire de ce qu’il veut faire à l’échelle nationale.

Reconquérir les classes populaires

Positionné plus à gauche que Starmer, après avoir pourtant été étiqueté « blairiste », Burnham a martelé durant sa campagne pour l’élection partielle qui lui a ouvert les portes de Westminster que chaque vote en sa faveur était « un vote pour changer le Labour ». Il a promis de ramener le parti « résolument du côté des classes populaires ». Au début de l’année, il avait décrit au Guardian « les quatre cavaliers de l’Apocalypse britannique : dérégulation, privatisation, austérité et Brexit ».

Dès son arrivée à Downing Street, pour donner corps à sa promesse, il a annoncé une série de mesures visant à « remettre de l’argent dans les poches des gens ». Parmi celles-ci, la suppression de la TVA sur l’électricité domestique ou le plafonnement des billets de bus à 2 livres. Pas de quoi révolutionner la condition des Britanniques, mais une manière d’occuper le terrain. D’autres décisions, comme l’accélération d’un programme de 10 milliards de livres de logements à bas coût, ne feront sentir leurs effets qu’à plus long terme. Il envisage aussi une reprise progressive du contrôle public de l’eau, de l’énergie et des transports. S’attaquer à la crise du coût de la vie est l’un de ses principaux défis. Il se fait l’avocat d’un véritable patriotisme industriel, notamment dans les secteurs clés. Et entend que les entreprises britanniques soient les mieux placées pour remporter les marchés publics.

Au-delà, le nouveau premier ministre affirme viser plus vaste et plus loin. Quand il promet « les changements les plus profonds de ces quarante dernières années », il a en tête son grand projet de décentralisation. Il veut en effet entreprendre « le plus important rééquilibrage des pouvoirs que le pays ait jamais connu ». Son motto est la « croissance par la décentralisation ». Le « Roi du Nord » est persuadé que la stagnation économique du Royaume-Uni vient du fait que le pays est « l’un des plus centralisés au monde ». Sous le contrôle excessif de Westminster et Whitehall (le Parlement britannique et les ministères, symboles du pouvoir londonien), le système ne travaillerait pas pour les classes populaires.

La centralisation du pouvoir en Angleterre est depuis longtemps sujet de débats. De fait, elle est plus importante que dans nombre d’autres pays européens. L’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord sont dotés de Parlements régionaux, mais pas l’Angleterre, où vivent plus de quatre Britanniques sur cinq. Les municipalités ne disposent que de pouvoirs relativement limités : nombre de décisions concernant l’éducation, la santé, les transports ou la fiscalité nationale relèvent du gouvernement et du Parlement à Londres. En outre, le Trésor impose des règles d’évaluation économique des investissements publics. Il subordonne ainsi souvent le financement des projets locaux à la démonstration d’un bon rapport coût-bénéfice. Cette politique est critiquée par ceux qui estiment qu’elle avantage les zones déjà prospères, où les investissements peuvent être plus rentables que dans les régions défavorisées.

Sur le plan politique, le discours de Burnham fait indéniablement mouche dans les régions « laissées pour compte », où les électeurs sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le parti de Nigel Farage, Reform UK. L’ambition de remédier à un problème structurel est louable. Mais s’agit-il d’une solution-miracle au combat de longue date du pays pour accroître sa productivité ? Ce « localisme radical », comme l’appelle le Financial Times, suffira-t-il à sortir le pays de sa longue période de stagnation économique ? On peut en douter.

L’annonce d’un « N° 10 North » (le « 10 Downing Street du Nord ») suscite un certain scepticisme chez ceux qui voient là un coup de communication sans grande substance. Burnham veut transférer à Manchester une partie des services de Downing Street, afin de coordonner cette grande entreprise de « dévolution des pouvoirs ». Le risque est de tomber dans une simple réédition des tentatives infructueuses de précédents gouvernements visant à « rééquilibrer » les économies régionales. Nombre d’observateurs notent ainsi une ressemblance troublante avec le programme « Levelling up » de l’ancien premier ministre conservateur Boris Johnson.

Quoi qu’il en soit, une telle « révolution » est une affaire de long terme et l’économie britannique a besoin d’un coup de fouet urgent. Sur ce registre, la vision d’Andy Burnham reste largement une inconnue. Avant de passer le perron de Downing Street, il s’affichait enclin à accroître les dépenses. Mais il se heurte désormais au mur des réalités et le Trésor s’évertue à calmer ses ardeurs.

John Healey et le réalisme économique

Pour rassurer et se rassurer, Burnham a nommé comme chancelier de l’Échiquier un vieux briscard du Labour, John Healey. Les deux hommes se connaissent bien. En évoquant son voisin à Downing Street — il occupe le N°11 —, le nouveau ministre des Finances ne lui donne pas le titre de « premier ministre » mais dit simplement « Burnham », preuve d’une longue familiarité. Ils ont siégé ensemble au sein du gouvernement de Tony Blair il y a plus de vingt ans, nouant des liens d’amitié. La nomination de Healey a surpris tout le monde, tant le tout-Londres politique et la presse bruissaient d’autres noms. L’homme a pourtant déjà une solide expérience dans le domaine. En 1999, il avait été l’assistant du ministre de l’Économie et des Finances de Gordon Brown, avant d’occuper de hauts postes au Trésor entre 2002 et 2008. Toujours pour rassurer le secteur financier, Andy Burnham a demandé à trois économistes reconnus de plancher sur son programme : l’ancien économiste en chef de la Banque d’Angleterre Andy Haldane ; l’ancien directeur de l’Office for Budget Responsibility (OBR, l’organisme chargé d’analyser la politique économique gouvernementale) Richard Hughes ; et un ancien de Goldman Sachs, Jim O’Neill.

Dans son premier grand discours, début septembre, le nouveau chancelier de l’Échiquier s’est engagé à faire à nouveau de son pays une « Grande-Bretagne de croissance » (make Great Britain « growth Britain » again). Mais il est resté assez vague sur les moyens qu’il entend mettre en œuvre pour y arriver. Il s’est surtout évertué à rassurer les marchés. Alors que le secteur privé redoute que les projets de Burnham coûtent cher au pays, John Healey a insisté sur « la nécessité de maîtriser les dépenses publiques ». À tel point que certains observateurs ont ironisé sur ce plaidoyer pour une « stricte discipline fiscale » qui aurait pu sortir de la bouche de la ministre des Finances sortante, Rachel Reeves.

Clairement, l’heure n’est pas à la révolution et John Healey s’inscrit dans la continuité. Il a ainsi assuré que le Parti travailliste respecterait les « engagements très fermes, très clairs et très précis » pris dans son programme de 2024. Le Labour a promis de ne pas augmenter l’impôt sur le revenu, les cotisations sociales ni la TVA. Mais, qu’il s’agisse de logements sociaux, de la reprise en main publique des services essentiels ou de réductions d’impôts pour les plus démunis, les projets de Burnham risquent d’alourdir les dépenses. De nombreux acteurs du monde des affaires et de la finance se préparent donc à subir ce qu’ils redoutent : une hausse de la fiscalité, destinée à combler un déficit budgétaire creusé par ces projets comme par la hausse des coûts d’emprunt sur le marché de la datte, les plus élevés du G7. Pressé sur le sujet, John Healey a refusé d’exclure de nouvelles hausses d’impôts sans spéculer sur lesquels. L’impôt sur le revenu étant a priori exclu, il pourrait s’agir de taxes sur les banques, les plus-values, les compagnies pétrolières, les successions, les machines de jeux d’argent… La marge de manœuvre de l’exécutif est étroite et ces augmentations semblent inévitables. Burnham a d’ailleurs pointé qu’il existait « une certaine marge de manœuvre » dans le programme du Labour. Il devra aussi s’attaquer à la flambée des dépenses sociales, mais sans sabrer trop sévèrement. Starmer avait déclenché une révolte au sein de l’aile gauche du parti en voulant réduire les allocations destinées aux retraités et aux personnes handicapées.

Ironiquement, John Healey se trouve lui-même dans une position politiquement délicate : en juin dernier, il avait démissionné avec fracas de son poste de ministre de la Défense au sein du gouvernement Starmer. Healey accusait l’ancien premier ministre de mettre en danger le pays en sous-finançant les armées. Il n’avait pas réussi à convaincre le Trésor de consacrer 3 % du PIB à la défense d’ici à 2030. La chancelière de l’époque, Rachel Reeves, déjà évoquée, avait objecté que cela alourdirait les dépenses militaires d’environ 10 milliards de livres par an à l’horizon 2030. C’est Healey qui se retrouve désormais dans cette difficile position d’arbitre. Il a promis de présenter l’année prochaine une « feuille de route » pour atteindre l’objectif de l’Otan consistant à consacrer 3,5 % du PIB à la défense d’ici à 2035. Mais de nombreux députés travaillistes se demandent où il va bien trouver les fonds nécessaires. Le chemin s’annonce étroit et périlleux. L’heure de vérité sonnera au moment du dévoilement du budget, fin octobre.

Un positionnement dur sur la question de l’immigration

Andy Burnham est aussi attendu sur une autre grande préoccupation des Britanniques, l’immigration. Les émeutes anti-migrants qui enflamment régulièrement le pays, tout comme les sondages, montrent l’acuité du problème. Selon une étude Ipsos, plus des deux tiers des Britanniques estiment que l’immigration est trop élevée. Une autre enquête de YouGov montre que 70 % d’entre eux considèrent que l’immigration a été trop importante au cours des dix dernières années. Et alors que le solde migratoire net a chuté de près de moitié en 2025 — sous l’effet des mesures prises par les précédents gouvernements conservateurs —, un sondage du centre de réflexion British Future montre que la moitié des Britanniques pensent que l’immigration a continué à augmenter et s’attendent à une nouvelle hausse.

Le Brexit, de ce point de vue-là, n’a rien résolu. Il a même — au moins dans un premier temps — aggravé les choses. En atteste ce qu’on a appelé la « Boriswave », soit le bond migratoire qui a suivi la sortie de l’UE conduite par Boris Johnson. Entre 2021 et 2024, quelque 4,2 millions de personnes sont entrées dans le pays et un bon quart d’entre elles sont restées. Et cela, alors même que l’une des grandes promesses des Brexiters était de reprendre le contrôle des frontières. Qui plus est, les immigrés européens ont été remplacés par des migrants issus de pays du Moyen-Orient, d’Asie ou d’Afrique, souvent musulmans, déplorent les adversaires à droite des Tories. Cette vague a profondément irrité « l’Angleterre périphérique », celle du nord et des Midlands, poussant nombre d’électeurs dans les bras de Nigel Farage.

Le « Roi du Nord » est bien placé pour savoir combien le sujet préoccupe les électeurs. Sur ses terres « brexiteuses », le rejet de l’immigration de masse est un ressort puissant du vote. Celui qui était maire du Grand Manchester a régulièrement souligné l’impact de cette immigration sur les villes post-industrielles du nord et des Midlands. Lors de l’élection partielle de Makerfield, qui lui a permis de retrouver un siège à Westminster, Burnham a durci son discours sur le sujet. Il a affirmé qu’il fallait recourir davantage à la rétention administrative pour renvoyer plus rapidement les migrants non fondés à rester. Sans fixer d’objectifs précis, il a martelé que l’immigration nette « doit encore diminuer ».

 Le nouveau premier ministre tente de cheminer sur une ligne de crête que Starmer n’a pas réussi à emprunter. Il cherche un compromis pour satisfaire à la fois les partisans d’un renforcement des frontières, notamment dans le centre et le nord de l’Angleterre, et l’électorat libéral urbain du Parti travailliste. En juillet, une semaine avant son entrée à Downing Street, Burnham a ainsi apporté son soutien aux modifications controversées apportées par la ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, à la politique d’immigration. Celle qui est considérée comme une « dure » du Labour sur le sujet a présenté des réformes profondes, durcissant les règles d’asile et les modalités d’obtention du statut de résident permanent pour les personnes arrivant au Royaume-Uni avec un visa de travail.

Parmi ces mesures, figure le caractère désormais « temporaire » du statut de réfugié, celui-ci pouvant être révoqué dès lors que les intéressés ne sont plus exposés à des risques dans leur pays d’origine. De même les demandeurs d’asile seront tenus de contribuer au financement de leur hébergement et de leur prise en charge, dès qu’ils en auront les moyens, afin de réduire le recours aux hôtels. Enfin, le texte restreindra la manière dont les juges peuvent interpréter l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), afin d’empêcher les migrants en situation irrégulière de l’invoquer pour éviter leur expulsion au motif que celle-ci porterait atteinte à leur droit à la vie familiale. Andy Burnham a voté en faveur de ce texte au Parlement. Mais, dans le même temps, il a promis un système d’asile « à la fois humain et crédible ». Il est sous pression de dizaines de députés travaillistes qui l’ont exhorté à assouplir certaines mesures du projet Mahmood, comme le doublement du délai d’obtention du permis de séjour permanent — un statut qui confère le droit de vivre, travailler et étudier en Grande-Bretagne de façon permanente —, le faisant passer de cinq à dix, voire quinze ans.

UE, Ukraine, Proche-Orient, Trump… le « petit gars du nord de l’Angleterre » face au monde

Très focalisé sur les sujets « domestiques », Andy Burnham suscite un certain scepticisme dans le domaine de la politique étrangère. Les affaires du monde ne semblent pas être celles du « gars du Nord de l’Angleterre » : Manchester avant Pékin ou Téhéran, une version anglaise de « la Corrèze avant le Zambèze ». En prodiguant des conseils d’ancien, l’ex-premier ministre conservateur Rishi Sunak a mis en garde le nouveau locataire de Downing Street sur les exigences des affaires internationales et de la sécurité nationale. Keir Starmer l’a également averti qu’il lui serait difficile de consacrer moins de temps aux affaires internationales que lui.

Sur nombre de dossiers, comme l’Ukraine ou les liens avec l’UE, une grande continuité avec la diplomatie menée par Keir Starmer devrait prévaloir. En ce qui concerne l’Ukraine, sujet très consensuel au sein de la classe politique britannique, Andy Burnham a assuré qu’il apporterait « à 100 % » le même soutien que son prédécesseur à Kiev. Pour faire mentir ceux qui le trouvent trop centré sur son île, il s’est rendu en Ukraine fin août et y a signé des accords significatifs. Le premier concerne l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les forces armées. Ce partenariat associera l’expérience opérationnelle unique de l’Ukraine à l’écosystème britannique en matière d’IA. Le second donne à Kiev l’accès à des informations classifiées sur les composants du missile de croisière franco-britannique Scalp, afin que les Ukrainiens puissent les produire localement. Fournis à l’Ukraine depuis 2023, ces missiles sont utilisés pour frapper des cibles en Russie.

Côté Europe, Andy Burnham veut aller plus loin et plus vite. Avant d’entrer à Downing Street, il avait assuré vouloir « consolider les avancées réalisées dans les négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ». Depuis, il prône une dynamique de rapprochement plus ambitieuse. Mais, face à la montée en puissance de Nigel Farage, celui qui avait voté contre le Brexit se montre prudent. Avant l’été, il a affirmé qu’il respectait la décision prise lors du référendum de 2016 et qu’il ne proposerait pas que le pays rejoigne de nouveau l’UE. Même s’il espère voir ce retour « de son vivant »…

Le nouveau premier ministre entend donc respecter les « lignes rouges » héritées du programme travailliste : pas de retour dans le marché unique ni dans l’union douanière, et pas de rétablissement de la libre circulation. Il veut plutôt mener un « reset » (une réinitialisation) pragmatique avec les Européens, dans des domaines où les deux parties ont intérêt à coopérer. Concrètement, il s’agit de conclure toute une batterie d’accords sectoriels, sur l’agriculture, les normes, l’énergie, la défense, les services, la mobilité des jeunes. Et de réintégrer progressivement certains mécanismes européens.

Londres et Bruxelles ont tenu un premier sommet bilatéral au printemps 2025, au cours duquel les deux parties ont conclu un « nouveau partenariat stratégique ». Celui-ci prévoit notamment une collaboration plus étroite en matière de défense et de sécurité, ainsi qu’un un alignement dynamique et rapide du Royaume-Uni sur les règles sanitaires et phytosanitaires européennes, afin d’alléger les contraintes sur le commerce de denrées alimentaires. Depuis, un accord a également été trouvé pour une réintégration dès 2027 du programme européen d’échanges universitaires Erasmus. Ainsi que pour une association au programme européen de recherche Horizon et au programme spatial Copernicus.

Des négociations sur une participation britannique au marché européen de l’électricité et une association au marché carbone ont également été lancées. Le Royaume-Uni est également intéressé par une participation au programme SAFE (Security Action for Europe), un mécanisme de l’UE doté de 150 milliards d’euros de prêts pour soutenir l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Mais les premières discussions ont tourné court en raison d’un désaccord sur le montant de la contribution financière de Londres. Un nouveau sommet bilatéral UK-UE est prévu avant la fin de cette année. Ce rapprochement n’est pas du goût de tous les « Brexiters », certains d’entre eux accusant le gouvernement travailliste de vouloir rentrer dans l’UE par la fenêtre.

C’est au Proche-Orient qu’Andy Burnham se démarque. Il a opté pour une ligne plus dure à l’égard d’Israël, comme l’y pousse l’aile gauche du parti. Dans un entretien au Guardian à l’été, il avait jugé que le Labour n’avait « pas été à la hauteur » lorsque la guerre à Gaza a éclaté, en ne réclamant pas immédiatement un cessez-le-feu. En arrivant à la tête du parti, Keir Starmer avait entrepris de le nettoyer des mauvais relents d’antisémitisme que Jeremy Corbyn avait laissé se développer. Après le 7 Octobre, il avait condamné sans réserve le Hamas et affirmé le droit d’Israël à se défendre. Au fil des mois, il avait toutefois pris ses distances et densifié ses critiques envers la réponse israélienne. Mais cela n’a pas suffi à contenter l’aile gauche du Labour.

C’est sur ce sujet qu’Andy Burnham a posé son premier acte de politique étrangère. Son ministre des Affaires étrangères, Ed Miliband, a annoncé le 8 septembre un train de sanctions contre les colonies israéliennes en Cisjordanie. Ces mesures — d’une portée essentiellement symbolique — entreront en vigueur dans un délai de six à neuf mois, soit entre mars et juin 2027. Il s’agit notamment d’une interdiction des importations de produits issus des colonies dans les territoires occupés ou de mesures visant des entreprises britanniques qui auraient des relations commerciales avec ces colonies. Certes, Burnham assure faire une distinction entre Israël et les colons, mais cette initiative n’en marque pas moins une dégradation spectaculaire des relations entre les deux pays. Ed Miliband a accusé le gouvernement israélien de « fermer les yeux sur un nettoyage ethnique » perpétré par des colons en Cisjordanie. En représailles, les autorités israéliennes ont annoncé la fermeture du consulat britannique à Jérusalem-Est.

À court terme, l’un des grands défis du nouveau premier ministre va être de composer avec l’imprévisible Donald Trump. Le président américain avait copieusement maltraité Keir Starmer, furieux notamment que celui-ci ne l’ait pas davantage soutenu dans son offensive contre l’Iran. Il lui reprochait aussi, pêle-mêle, sa complaisance pour l’immigration, ses atteintes à la « liberté d’expression » des militants nationalistes et ses réticences à relancer les forages en mer du Nord. Dans le monde trumpien, la « relation spéciale » n’apparaît plus si spéciale.

Déjà, Trump a envoyé quelques torpilles en direction du gouvernement Burnham, chatouillant la souveraineté britannique. Il a laissé entendre qu’il n’excluait pas de « revoir » la position américaine de neutralité concernant les Malouines (ou Falklands). Il s’estime « capable de régler » un éventuel conflit autour de ce territoire, pour lequel le Royaume-Uni et l’Argentine se sont fait la guerre en 1982, un conflit qui s’est soldé par 649 morts argentins et 255 morts britanniques. Depuis, Buenos Aires continue à revendiquer fermement ces îles de l’Atlantique Sud, situées à 600 kilomètres des côtes de la Patagonie. Jusqu’ici, les États-Unis, comme la plupart des pays occidentaux, reconnaissent que le Royaume-Uni administre de facto ces îles, sans se prononcer sur la souveraineté stricto sensu. Certains observateurs estiment que l’administration Trump veut ainsi faire pression sur Londres, afin que les Britanniques augmentent plus significativement leurs dépenses de défense.

Décidément très allant sur les sujets de frontières, Donald Trump a aussi lâché qu’il se réjouirait d’une « Irlande unifiée ». « Ce serait fantastique, cela finira par arriver », a-t-il lancé à l’occasion d’une visite en Irlande, rompant avec la position de neutralité affichée jusqu’ici par les États-Unis sur le dossier sensible de l’Irlande du Nord. Andy Burnham a rappelé cette position à la Chambre des Communes : selon les accords du Vendredi Saint de 1998, un référendum peut être organisé si une majorité d’habitants de la province britannique est susceptible d’approuver une unification. Et Londres, s’appuyant notamment sur des sondages, considère ce que n’est pas le cas aujourd’hui. Lors de sa première visite en Irlande du Nord depuis son entrée en fonction, fin août, Burnham a exclu la tenue d’un référendum à court ou moyen terme.

L’administration Trump a également fait savoir que Burnham pourrait payer le prix d’un trop fort rapprochement avec l’Union européenne. Le représentant de la Maison-Blanche pour le Commerce (USTR), Jamieson Greer, a ainsi déploré que le Royaume-Uni ait choisi « Bruxelles plutôt que l’Amérique », regrettant qu’il n’utilise pas la liberté offerte par le Brexit pour approfondir les relations avec les États-Unis. Et, évidemment, pour accepter des biens et des produits agricoles conformes aux normes américaines…

En guise de conclusion…

Pour l’heure, Andy Burnham a habilement ouvert le premier chapitre de son récit politique. Même s’il y a dans ce récit une grande part de communication, il faut reconnaître qu’il s’est attaqué immédiatement aux préoccupations des électeurs auxquelles n’a pas su répondre son prédécesseur. Les sondages montrent que le premier ministre a d’ores et déjà assaini l’image de son parti. Conséquence : la proportion d’électeurs cherchant explicitement à voter contre le Labour a ainsi nettement reculé. Au printemps 2026, 35 % des électeurs voulaient « stopper le Labour », un taux qui est désormais tombé à 20 %.

Avec des élections générales prévues en 2029, le nouveau leader travailliste a peu de temps pour reconquérir l’électorat populaire qui a fait défection pour Nigel Farage. Depuis des mois, le parti de ce dernier, Reform UK, caracolait en tête dans les sondages. En cette fin d’été 2026, il était toutefois en léger recul, certaines études comme celle de YouGov le mettant au coude-à-coude avec le Labour (les deux à 23 %), d’autres plaçant désormais les Travaillistes devant (27 ou 28 % contre 25 %). Les polémiques sur les financements troubles de Reform UK, qui empoisonnent le parti depuis plusieurs mois, expliquent en partie qu’il marque le pas ou recule. Sans que l’on sache s’il a atteint un plafond de verre ou s’il ne s’agit que d’un palier.

Les conservateurs, eux, ont effectué une légère mais réelle remontée dans les sondages, se situant désormais autour des 20 %. Début septembre, pour la première fois depuis bien longtemps, une étude de l’institut More in Common les a même placés devant Reform UK. De quoi leur donner réconfort et espoir, et leur faire claironner un « retour en force » sous la houlette de Kemi Badenoch. La patronne des Tories a vu sa popularité personnelle sans cesse progresser ces derniers mois. Pour l’heure, elle se montre ferme dans son refus d’un pacte électoral avec Reform UK en 2029. Au sein des Tories, le sujet fait débat, certains députés souhaitant que les deux partis évitent de se présenter l’un contre l’autre dans certaines circonscriptions, afin de limiter la division du vote à droite. De son côté, Nigel Farage n’a pas fermé la porte à de tels arrangements. Reste qu’il se voit plutôt en nouveau champion de la droite et a préféré « siphonner » un certain nombre de barons du parti conservateur. Kemi Badenoch, elle, entend jouer le « sérieux » de son parti contre l’« amateurisme » de Reform UK.

Pour Andy Burnham, la lune de miel va inévitablement prendre fin. Et la gestion d’un pays de 70 millions de citoyens, doté d’une économie de 1 000 milliards de livres, est une autre affaire que celle d’un ensemble urbain de 2,8 millions d’habitants. Et avec sept premiers ministres en dix ans, les Britanniques n’ont plus guère de patience. Ils veulent des actes derrière les mots. Le nouveau locataire du 10, Downing Street a en tête l’aube euphorisante de son prédécesseur… qui avait vite viré à un crépuscule de popularité.