Martin Ryan en Azerbaïdjan, Laurent Vinatier en Russie, Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran, Michael Kovrig et Michael Spavor en Chine… Cette liste d’Occidentaux arrêtés sous des prétextes indus dans des pays autoritaires, longtemps détenus et finalement, libérés en échange de diverses concessions, est loin d'être exhaustive. Alors que le journaliste français Christophe Gleizes est toujours emprisonné en Algérie pour « apologie du terrorisme » dans un contexte de tensions entre Alger et Paris, l’auteur de cet article propose des pistes qui permettraient aux démocraties de mieux résister au chantage.
Depuis plusieurs décennies, les arrestations puis les libérations négociées de ressortissants occidentaux sous des motifs fantasques à l’issue de parodies de procédures judiciaires et de grâces « magnanimes » appartiennent au répertoire d’un certain nombre d’États autoritaires. Le phénomène, connu depuis la fin des années 1960, s’accélère à partir des années 2010. Par sa fréquence, la « diplomatie des otages » est devenue une dimension à part entière des relations internationales, contraignant les gouvernements à abjurer leurs principes pour sauver des citoyens dont ils ont la responsabilité. D’un côté, un État peu démocratique arrête un ressortissant étranger et se sert de lui comme d’un levier dans la poursuite d’objectifs stratégiques ; de l’autre, un État démocratique s’efforce d’œuvrer en coulisses, à force de concessions et de rançons marchandées dans l’ombre, pour le rapatrier.
Face à un « État voyou », il faut donc négocier — et qui dit négocier, dit céder puisque ce qu’on acceptera de donner, aussi minime soit-il, aura été extorqué. Il convient de prendre la mesure de ce phénomène qui commence à attirer l’attention des chercheurs (1). Pourquoi les démocraties deviennent-elles les victimes quasi institutionnelles de ces pratiques ? Et quels sont les moyens à leur disposition pour y faire face ?
Grands maîtres et petits joueurs
L’otage, de la garantie politique au levier diplomatique
Avec les alliances, les traités de paix et les serments d’allégeance, la prise d’otages relève de la pratique des relations internationales depuis la plus haute Antiquité. Pendant des siècles, l’otage représente une garantie politique légitime. Les empires romain ou chinois n’hésitent pas à retenir à leur cour les fils de princes tributaires comme gage de loyauté et vecteur de civilisation.
Le droit international moderne et la codification des normes étatiques font progressivement basculer la prise d’otages dans l’illégalité ; les Conventions de Genève érigeant la prise d’otages en crime de guerre, l’acte diplomatique d’hier devient criminel (2).
Ce déclassement juridique reconfigure le phénomène : certains régimes autoritaires recourent à une nouvelle « diplomatie des otages » qui défie l’ordre international sous couvert de légalité nationale. En effet, aucune instance internationale ne saurait être compétente avant l’épuisement des voies de recours interne devant les juridictions internes (le plus souvent fantoches) au service de la politique étrangère de l’État preneur d’otages (3).
Chine, Iran, Russie : des experts en la matière
Si la Chine dispose d’une vaste palette d’instruments coercitifs – restrictions commerciales, boycotts, pressions sur les investissements, interdictions de sortie du territoire… –, la détention arbitraire de ressortissants étrangers est souvent, pour la République populaire, l’un des moyens les plus efficaces. Dès 1967, en réponse à l’arrestation à Hong Kong d’un de ses agents de subversion, elle séquestre le correspondant de Reuters à Pékin (4), inaugurant une logique de réciprocité dont pâtit le premier cercle des alliés de Washington – Canada, Australie, Royaume-Uni – afin de porter atteinte à la crédibilité des Etats-Unis en Asie (5). L’affaire dite des « deux Michael » en constitue l’illustration la plus récente : en 2018, l’arrestation à Vancouver de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, dans le cadre d’une demande d’extradition américaine, déclenche en quelques jours la mise en détention en Chine de deux ressortissants canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor, officiellement inculpés d’espionnage. Détenus plus de 1 000 jours, parfois à l’isolement, privés d’un accès régulier à l’aide consulaire et juridique, les deux hommes ne sont libérés qu’en 2021, quelques heures à peine après la conclusion par Meng Wanzhou d’un accord de suspension de poursuites avec la justice américaine. La simultanéité des libérations est explicite ; la stratégie chinoise, claire : ne jamais dissocier la détention individuelle de l’objectif politique global et signifier aux pays tiers le coût de l’alignement sur les États-Unis.
À ce jeu, l’Iran excelle. Depuis la crise fondatrice de l’ambassade américaine à Téhéran de 1979, au cours de laquelle 52 diplomates sont retenus pendant 454 jours avant d’être libérés en échange du dégel de plusieurs milliards de dollars d’actifs iraniens, la République islamique élève progressivement en doctrine d’État l’instrumentalisation de la mise en détention de ressortissants étrangers. Ce mécanisme obéit à une logique opératoire rodée : ciblage prioritaire des binationaux dotés d’une citoyenneté occidentale, accusations d’espionnage ou d’atteinte à la sûreté de l’État instruites dans l’opacité de tribunaux révolutionnaires, puis échanges négociés de ces innocents contre des coupables iraniens détenus à l’étranger, allègements de sanctions, renonciation aux pressions sur le dossier nucléaire et déblocages de fonds. Les arrestations coïncident stratégiquement avec les moments de tension maximale dans les négociations internationales.
Depuis 1979, avec près d’une centaine de détenus dans ce cadre, l’Iran devient le premier geôlier de ressortissants américains au monde. Cinq binationaux américano-iraniens – dont l’ancien chef du bureau du Washington Post à Téhéran, Jason Rezaian – ֹsont ainsi libérés en 2016, en retour de la signature du Plan d’action global conjoint (JCPOA) (6). La même logique préside, en 2023, à la libération de cinq Américains contre cinq Iraniens, assortie du transfert vers un compte au Qatar de six milliards de dollars de fonds pétroliers iraniens gelés en Corée du Sud. Parfois, le détenu disparaît, comme Robert Levinson, ancien agent du FBI interpellé en 2007 dont Washington a officiellement conclu, en 2020, au décès en détention.
L’Europe n’est pas épargnée. L’étudiante française Clotilde Reiss, arrêtée en juillet 2009, est libérée l’année suivante contre un Iranien incarcéré à Paris. En 2022, la Britannique Nazanin Zaghari-Ratcliffe, détenue depuis six ans, n’est libérée qu’après le règlement par le Royaume-Uni d’une dette militaire historique de 400 millions de livres contractée au temps du Shah. Cette même année, l’Iran arrête le travailleur humanitaire belge Olivier Vandecasteele pour le troquer en 2023 contre le diplomate iranien Asadollah Asadi condamné à vingt ans de prison pour terrorisme. Deux Suédois, détenus depuis avril 2022 et novembre 2023, dont un membre du service diplomatique de l’Union européenne sont libérés en 2024 en échange d’Hamid Nouri, ancien haut responsable pénitentiaire iranien qui purgeait une peine à perpétuité en Suède pour son rôle dans les exécutions de masse de 1988. Après Fariba Adelkhah, les Français Cécile Kohler et Jacques Paris, arrêtés en 2022, sont libérés en 2026 contre une Iranienne condamnée en France pour « provocation en ligne au terrorisme ». En 2026, la coalition One Free Press désigne, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le cas Reza Valizadeh (7), ancien journaliste de Radio Farda comme le plus urgent au monde…
La Russie, de son côté, adopte une diplomatie des otages qui relève plus de l’opportunisme tactique et du sens du spectacle avec l’échange négocié à haute visibilité, transformant la libération de ses ressortissants en démonstration de puissance. En 2019, elle emprisonne un touriste américain, Trevor Reed, pour l’échanger contre un trafiquant de drogue russe détenu aux États-Unis. En 2022, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine, Brittney Griner, étoile du basket-ball américain, est condamnée à neuf ans de colonie pénitentiaire pour possession de cartouches de vapoteuse au cannabis à usage médical. Moscou dispose d’une carte précieuse : le profil médiatique de la détenue, qui mobilise l’opinion publique américaine, offre un levier de pression idéal pour obtenir la libération de Viktor Bout, trafiquant d’armes russe condamné à 25 ans de prison aux États-Unis. L’échange, mis en scène en décembre sur le tarmac d’Abou Dhabi, consacre le succès russe (8). L’exclusion de cet accord de l’ancien marine Paul Whelan, également détenu en Russie, témoigne de la précision calculée avec laquelle cet État valorise ses otages comme autant d’actifs à monnayer. Enhardie par ce succès, la Russie obtient en 2024 le plus vaste échange de prisonniers avec des membres du G 7 depuis la Guerre froide (9).
L’affaire Laurent Vinatier révèle une autre facette de cette stratégie : l’usage de la détention comme instrument de pression dans les relations bilatérales en temps de crise. Ce chercheur français est arrêté à Moscou en 2024 et condamné à trois ans de prison au titre de la législation russe sur les « agents de l’étranger ». L’aggravation de ses charges en 2025 — il est inculpé d’espionnage, crime passible de vingt ans de réclusion — intervient dans un contexte de gel des relations franco-russes. Sa libération, obtenue après 589 jours de détention, par voie de grâce présidentielle, en échange d’un basketteur russe détenu en France pour participation à un réseau de hackers, confirme la supériorité dans ce domaine d’un pouvoir russe qui, seul, fixe le calendrier et le prix.
Un phénomène qui gagne du terrain
La diplomatie des otages n’est d’ailleurs pas l’apanage des puissances de premier ou second rang. Des acteurs aux capacités et aux ambitions plus limitées l’ont intégrée à leur arsenal. En 1990, Saddam Hussein avait séquestré des journalistes étrangers pour dissuader la coalition onusienne de frapper ses installations. La Corée du Nord retient depuis des décennies touristes, étudiants et ressortissants étrangers sous des prétextes farfelus, tantôt dans l’objectif d’obtenir des concessions politiques, tantôt pour les utiliser comme des boucliers humains en cas d’éventuelle intervention de Washington – on se souvient du cas tragique de l’étudiant américain Otto Warmbier, arrêté et incarcéré à Pyongyang en 2015 et mort en 2017 peu après avoir été libéré dans le coma. La Turquie recourt aux mêmes méthodes, notamment avec l’emprisonnement en 2016 du pasteur américain Andrew Brunson pour ses prétendus liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et la confrérie Gülen afin d’arracher l’extradition de Fethullah Gülen, réfugié aux États-Unis et ennemi juré du président Erdoğan. En 2022, le Venezuela négocie la libération de deux neveux de Nicolás Maduro, condamnés aux États-Unis pour narcotrafic, contre celle de sept cadres américains de la raffinerie CITGO emprisonnés à Caracas.
L’Algérie adopte la diplomatie des otages avec enthousiasme. En témoigne l’arrestation, en 2024, de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, suivie de sa condamnation à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ». Sa libération au bout d’un an, par grâce présidentielle, accordée sous la pression diplomatique allemande, représente pour la France une humiliation au moins égale à celle de sa « capture ». Le cas du journaliste sportif français Christophe Gleizes, arrêté en Kabylie en 2024, relève de la même logique... qui s’étend jusqu’au Burkina Faso, où quatre agents français de la DGSE sont arrêtés à leur arrivée à Ouagadougou en décembre 2023 ou au Mali lorsque le lieutenant-colonel français Yann Vézilier est arrêté et condamné vingt ans de réclusion criminelle pour avoir tenté de « déstabiliser les institutions de la République ». En Azerbaïdjan, l’homme d’affaires français Martin Ryan, incarcéré en 2023 pour espionnage, est gracié en 2026 en échange de la levée des sanctions contre l’oligarque russe Alicher Ousmanov que la France obtient de l’Union européenne. Ajoutons que les monarchies du Golfe, apparemment alliées des démocraties occidentales, n’hésitent pas à jouer le même jeu (10).
Il convient de noter que les démocraties libérales ne sont pas totalement immunisées contre la tentation même si elles ciblent des acteurs privés. En 2013, Frédéric Pierucci, cadre supérieur d’Alstom, est arrêté par le FBI à son arrivée à l’aéroport JFK, puis incarcéré pendant quatorze mois dans une prison de haute sécurité américaine, coupé de sa famille et de son employeur, dans le cadre de poursuites fondées sur le Foreign Corrupt Practices Act, législation instaurant un principe d’extraterritorialité, conçue pour lutter contre les actes de corruption d’agents publics commis par des personnes ou des entreprises, américaines ou non, qui sont implantées aux États-Unis, y sont cotées en bourse ou y participent à un marché financier régulé dans le pays. L’objectif est de protéger la transparence des marchés pour s’assurer que les entreprises américaines ne seront pas déloyalement traitées. La pression exercée sur Alstom dans le cadre de cette affaire débouche sur une amende de 772 millions de dollars (que l’entreprise paiera) et, in fine, au rachat de la branche énergie du groupe par General Electric. Le protagoniste lui-même dénonce la cohérence stratégique de cette séquence dans des mémoires qui deviennent un succès de librairie international, y compris aux États-Unis mais aussi en Chine et en Russie où il permet de mettre en lumière la « mauvaise foi » de l’Occident (11).
On l’aura compris : la frontière entre l’usage légitime du droit et son instrumentalisation à des fins stratégiques est, même en démocratie, moins infranchissable qu’on ne voudrait le croire.
Pourquoi les démocraties sont vulnérables
La Charte des Nations unies, adoptée en 1945, interdit le recours à la force entre États et la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 consacre l’inviolabilité des diplomates.
Les démocraties sont ainsi privées de l’instrument classique des représailles armées puisque la disparition du casus belli a vidé ici le droit diplomatique de sa force contraignante. Dès lors, un État victime de la diplomatie des otages doit s’en tenir à des sanctions économiques, à l’expulsion de diplomates et à la saisine de la Cour internationale de Justice. Les démocraties se trouvent désarmées puisqu’il est impossible pour elles d’appliquer la loi du talion en arrêtant abusivement des ressortissants de l’État voyou preneur d’otages. Deux catégories d’États peuvent ainsi se mettre hors la loi à moindre coût : les plus puissants, que leur poids politique préserve de toute sanction effective ; et ceux qui choisissent leurs victimes parmi les États dont la lâcheté est tenue pour acquise ou la capacité de réponse perçue comme structurellement limitée (d’où le nombre d’otages français). Les puissances autoritaires ont donc toutes un intérêt croissant à recourir à la diplomatie des otages face aux démocraties occidentales dont elles n’attendent pas de représailles militaires (12).
La prise d’otages par un État ne constitue pas seulement un acte de coercition diplomatique : elle déclenche, dans le pays d’origine des captifs, une dynamique émotionnelle et politique qui a des effets puissants sur la décision gouvernementale. Ces effets opèrent à trois niveaux.
Le premier est celui des familles et de l’opinion publique. Les proches des détenus, soutenus par les médias et les réseaux sociaux, exercent une pression croissante sur les gouvernements pour obtenir leur libération. Cette mobilisation, légitime sur le plan humain, peut rapidement devenir une pression politique : les oppositions s’en emparent et les gouvernements sont sommés d’agir.
Le deuxième niveau est précisément celui du pouvoir politique. Plus la détention se prolonge, plus le coût politique de l’inaction augmente pour le gouvernement concerné. L’otage devient alors un sujet de débat public, voire un instrument de contestation de l’action gouvernementale par l’opposition trop heureuse de s’emparer d’une cause humanitaire (13).
Le troisième est celui de la stratégie de l’État ravisseur, qui peut exploiter ces tensions à son avantage. En maintenant la détention, il accentue la pression exercée sur son adversaire et peut chercher à diviser son opinion publique, à tester sa détermination ou à obtenir des concessions. La détention devient ainsi une forme de « militarisation des émotions » : l’adversaire transforme une situation humaine en levier politique (14).
Cette mécanique explique pourquoi le temps joue rarement en faveur de l’État démocratique. Chaque jour supplémentaire renforce la mobilisation des proches, accroît la pression politique et peut permettre à l’adversaire de consolider sa position. Tant pour des raisons humanitaires que pour éviter cet engrenage, la rapidité de l’action devrait donc rester une priorité absolue, ce qui est malheureusement rarement le cas.
Que faire et comment ?
Comment expliquer cette lenteur ? Probablement par le fait que les États qui doivent réagir à la détention arbitraire de leurs ressortissants ne disposent que d’un nombre limité d’options et les repassent en revue à chaque « prise d’otage ».
Au-delà des mesures préventives pratiques telles que les conseils aux voyageurs et la sensibilisation des entreprises, la première réponse politique des démocraties consiste à revenir aux textes. D’où la proposition de nombreux juristes d’imposer aux États une obligation universelle d’accorder leur protection à leurs ressortissants, y compris binationaux, indépendamment de la règle de l’épuisement des voies de recours internes. Certains se prononcent en faveur de l’arbitrage obligatoire et du recours en dernier ressort à la Cour internationale de justice (15) – une option refusée par plusieurs États (dont l’Algérie, la Chine, l’Iran, la Turquie ou le Venezuela) dès qu’elle fut inscrite dans la Convention internationale contre la prise d’otages de 1979 (16).
Une autre piste consiste à élargir l’espace de négociation au-delà du cadre strictement bilatéral. Les États victimes pourraient coordonner davantage leurs positions, partager leurs informations et associer des acteurs tiers capables de faire pression sur l’État ravisseur. Dans l’affaire des « deux Michael », par exemple, l’implication des États-Unis dans les négociations avec la Chine a contribué à débloquer la situation. Le Canada a tenté d’aller dans cette direction avec sa Déclaration contre la détention arbitraire dans les relations d’État à État, publiée en 2021 avec le soutien de 58 États signataires (17). L’initiative vise notamment à renforcer la coopération entre États confrontés à ce phénomène et à leur permettre de mieux coordonner leurs réponses. Ses partisans assurent que la portée d’un tel texte dépend moins de son contenu que du degré de cohésion de la coalition qui le défend et des coûts symboliques imposés aux États visés. On peut en douter : il reste dépourvu de mécanisme contraignant et son efficacité dépend de la bonne volonté des États signataires de faire front commun. La Chine se contente de rejeter l’initiative comme une ingérence dans ses affaires intérieures sans modifier sa ligne de conduite vis-à-vis de ses prisonniers, méprisant la prétendue efficacité déclaratoire de l’exercice.
Reste que les puissances moyennes aux ressources coercitives bilatérales limitées face aux grandes puissances autoritaires tireraient un meilleur parti du multilatéralisme s’il était « activé » dans ces moments difficiles. L’élargissement du septuagénaire israélo-argentin Yaakov Harari, après 496 jours de détention dans une prison vénézuélienne où il croupissait sous l’accusation de « mercenariat », est ainsi obtenue par un effort diplomatique international coordonné par le Mossad impliquant États-Unis, Allemagne, Autriche et Italie dans un cadre plus général de libérations de détenus (18).
D’où l’intérêt de systématiser l’utilisation des ressources dont peut disposer l’État dont les ressortissants sont victimes. C’est la seconde idée que proposent les Canadiens dans leur « Plan d’action pour le partenariat » afin de traduire en actes leur « Déclaration ». Il appelle à mobiliser un large éventail d’acteurs – société civile, milieux universitaires, groupes de réflexion et experts juridiques – pour renforcer la collaboration stratégique et la sensibilisation mondiale, notamment en s’appuyant sur des campagnes ciblées dans les media traditionnels et sociaux (19). La mise en commun systématique entre États victimes des retours d’expérience – individuels, diplomatiques et juridiques sur les modalités de détention arbitraire et les stratégies de libération est une condition nécessaire mais non suffisante de l’action collective.
En effet, si une déclaration n’est souvent qu’un coup d’épée dans l’eau, seule l’action elle-même aurait un sens. Or, les États démocratiques ne disposent pas d’une doctrine commune susceptible d’être traduite en mesures diplomatiques. À l’exception de certaines réflexions conduites au sein des services de renseignement – ponctuelles et confidentielles –, cette question ne fait pas l’objet de rapports publics. Cette discrétion est en partie structurelle : la gestion de telles crises relève des prérogatives de l’exécutif, dans un domaine où la publicité des délibérations peut nuire à l’efficacité de l’action. Or, les services de renseignement et les unités consulaires spécialisées demeurent des exécutants dont l’action, aussi compétente soit-elle, ne s’inscrit pas dans un cadre partagé. Le résultat est que chaque cas est traité de manière ad hoc, dans l’urgence, voire la panique, avec les risques d’improvisation inévitables, développant des réponses partielles et rallongeant finalement le calvaire des victimes.
Négocier ou faire pression ?
Certains spécialistes (20) proposent aussi d’intégrer des enjeux connexes dans les négociations, de manière à créer de la valeur pour les deux parties et à dépasser les blocages liés à la logique de somme nulle que représente l’échange d’otages. L’expérience américaine avec Cuba illustrerait cette triple approche : la libération du sous-traitant d’USAID Alan Gross en 2014 résulte ainsi d’une négociation – dans laquelle le Canada et le Vatican ont joué un rôle crucial d’intermédiaires neutres et animés par de seuls motifs humanitaires – et articulée à des échanges d’espions. Les parties en sont si satisfaites qu’en 2015 Washington et La Havane rétablissent leurs relations diplomatiques. De la même façon, la libération du couple canadien Garratt, arrêté en Chine la même année, a été incluse dans les conditions d’ouverture de négociations commerciales entre les deux pays.
L’idée de ces professionnels de la négociation est de se soustraire à l’affrontement direct pour entrer dans le cadre d’une négociation raisonnée. Cette approche peut toutefois sembler discutable dans la mesure où elle repose sur l’acceptation d’une capitulation déguisée. Au contraire, on pourrait arguer que mieux vaut accepter l’affrontement mais le mener grâce à une stratégie incluant les préoccupations de prestige, de réciprocité ou de souveraineté de l’adversaire et non seulement les siennes. À condition de se donner les moyens de triompher.
Ainsi, lorsqu’en 2016 la Turquie inculpe le pasteur américain Andrew Brunson et propose de l’échanger contre Fethullah Gülen, ennemi juré de Recep Tayyip Erdogan réfugié aux États-Unis, Washington ne se contente pas d’opposer une fin de non-recevoir, mais procède au gel des avoirs des ministres turcs de l’Intérieur et de la Justice, et augmente les tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium turcs au point de provoquer une chute brutale de la livre turque. Le pasteur est alors transféré en résidence surveillée pour des raisons de santé, reconnu coupable de soutien à des organisations terroristes et condamné à une peine de trois ans et un mois de prison – pour sauver la face – et immédiatement libéré au motif du temps déjà passé en détention et sa bonne conduite.
Les États-Unis offrent un modèle de référence sur plusieurs plans : doctrine établie, procédures révisées, puissance coercitive, investissements substantiels dans les procédures consulaires… Mais ce modèle comporte une limite que les Européens auraient tort d’ignorer : les États-Unis sont aussi partie prenante des dynamiques qu’ils prétendent corriger. L’usage extraterritorial du droit américain dans l’affaire Pierucci et la pression exercée sur le Canada dans l’affaire des deux Michaels rappellent que la puissance coercitive, même démocratique, peut elle-même devenir un instrument qui s’exerce au détriment des alliés. Ce constat n’invalide pas le modèle américain ; il signifie que les puissances moyennes ne peuvent ni le reproduire à leur échelle, ni s’y soumettre sans discernement. Elles ont besoin d’une architecture propre.
Celle-ci existe en germe avec la Déclaration de 2021 et le Plan d’action pour le partenariat. S’il faut sans doute institutionnaliser une réponse multilatérale (21), il convient également de déterminer quel cadre lui donner et quel contenu lui préparer. Quant à l’ONU, elle s’est certes saisie de la question entre le Rapport du Rapporteur spécial Alice Jill Edwards sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (22) et la création du Groupe de travail sur la détention arbitraire (23), mais il y a peu à attendre d’une organisation qui se transforme lentement en club de dictatures et dont les salariés participent eux-mêmes aux prises d’otages comme ce fut le cas à Gaza…
Le G 7 est probablement le cadre le plus réaliste. Homogène sur le plan des valeurs, doté d’une capacité de coordination économique éprouvée, il peut éviter les paralysies de l’ONU et les contraintes d’une Alliance atlantique qui ne fonctionne que par consensus et dont la Turquie est membre. L’objectif serait d’y inscrire un engagement de type « article 5 de l’OTAN » appliqué à la diplomatie des otages : toute détention arbitraire d’un ressortissant d’un État membre déclencherait automatiquement, selon une gradation préétablie, des sanctions ciblées contre les responsables identifiés – policiers, juges, diplomates, décideurs politiques – ainsi que des mesures de rétorsion dans les domaines économique, financier et diplomatique. L’automaticité est ici décisive : comme dans tout chantage, plus on cède, plus on cédera. La seule issue est de rendre le coût de la prise d’otages structurellement supérieur à ses bénéfices, de manière mécanique et prévisible, pour que la compassion ne puisse gripper la machine à sanctions au motif que les prisonniers risqueraient d’en souffrir davantage.
Cette ambition suppose en amont un travail de préparation que les démocraties européennes négligent. Il faut cartographier les cibles potentielles parmi ses propres ressortissants et identifier les faiblesses économiques, diplomatiques et « réputationnelles » des États susceptibles de les détenir ; élaborer, en concertation avec les familles, un protocole de communication qui les associe au besoin de discrétion sans les exclure des décisions qui les concernent ; et désigner, au sein de chaque gouvernement, les responsables chargés de coordonner la réponse avec leurs homologues alliés – non pas dans l’urgence mais avant la crise. Or, du côté de l’Union européenne, on continue de préférer l’invocation des grands principes à la construction patiente des moyens de les défendre. Et qui à Bruxelles voudrait se mettre en mal avec la Chine pour rendre service à son voisin européen ? Certaines formes d’altruisme sont pourtant des investissements : sauver l’otage de son voisin européen aujourd’hui, c’est signifier à l’État ravisseur que cibler un membre de la coalition revient à cibler tous ses membres. La solidarité, si elle est crédible, relève aussi de la dissuasion.
En guise de conclusion…
La diplomatie des otages ne constitue pas un phénomène marginal ou conjoncturel ; elle est le révélateur d’une transformation profonde de l’ordre international dans lequel l’individu est devenu une monnaie d’échange grâce à des stratégies de déstabilisation à bas coût. L’attachement des démocraties à la vie humaine, leur soumission à l’opinion publique, leur dévotion à l’égard d’un droit international que leurs adversaires ne respectent qu’à géométrie variable sont autant de vertus transformées en vulnérabilités par des États qui ont compris que le prix d’un otage est inversement proportionnel à la capacité de réaction de son gouvernement. La diplomatie des otages révèle moins la brutalité des ravisseurs que la désorientation des démocraties prisonnières d’un ordre juridique international moribond dans un monde qu’elles ont cessé de façonner.
Elles disposent encore d’instruments – sanctions économiques, pression diplomatique, coordination multilatérale – mais répugnent à les utiliser avec la cohérence et la prévisibilité qui leur conféreraient une valeur dissuasive. Pourtant, la fermeté paie et les dizaines de cas non résolus ou réglés par capitulation montrent ce que coûte son absence. Le choix ne se situe pas entre la négociation et la confrontation, mais entre une confrontation préparée, collective et méthodique, et une capitulation déguisée en « diplomatie créative ».
La proposition d’un mécanisme de réponse automatique n’est pas une utopie. C’est le minimum que commande la situation. Les grandes entreprises transnationales seraient bien inspirées de pousser les gouvernements démocratiques dans cette voie : qu’ils acceptent enfin de traiter la diplomatie des otages non comme une succession de crises consulaires mais comme un front permanent de la compétition entre systèmes politiques et économiques. Tant qu’elles ne l’auront pas fait, les démocraties continueront de payer en concessions, en rançons et en humiliations le prix d’une naïveté qu’elles n’ont plus les moyens de s’offrir.
(1) Cf. Soufan Center, Citizens for Leverage: Navigating State Hostage-Taking in a Shifting Geopolitical Landscape, 2023 (thesoufancenter.org/wp-content/uploads/2023/09/TSC-Special-Report-Citizens-for-Leverage-Navigating-State-Hostage-Taking-in-a-Shifting-Geopolitical-Landscape-.pdf). Après que cet article a commencé d’être rédigé, ont paru les numéros spéciaux consacrés à ce sujet du Journal of Policing, Intelligence And Counter Terrorism, 2026, 21-2 et du European Journal of International Security, 2026, 11, auquel on préférera les percutantes tribunes libres « Otages » de Jean Daspry dans le CF2R, 2024, 165, et 2025, 172, 174, 186 et 188, ainsi que « Otages », Le Diplomate media, 16 déc. 2025 (lediplomate.media/tribune-otages-boualem-christophe-cecile-jacques-laurent-autres).
(2) Gilles Ferragu, Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours, Paris, Gallimard, 2014.
(3)Ce principe fondamental du droit international public, fondé sur le respect de la souveraineté des États et le principe de subsidiarité, consacré notamment par la Convention européenne des droits de l’homme, exige qu’un État ait d’abord l’occasion de réparer la violation au sein de son propre système juridique. Il ne connaît d’exceptions que si les recours nationaux s’avèrent inexistants, inefficaces ou anormalement longs, travers que les États autoritaires s’efforcent d’éviter. L’article 5, paragraphe 2, b) du Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques applique la même condition pour les communications individuelles devant le Comité des droits de l’homme de l’ONU où ces États règnent en maîtres…
(4) Chi-Kwan Mark, « Hostage Diplomacy: Britain, China, and the Politics of Negotiation, 1967-1969 », Diplomacy & Statecraft, 2009, 20-3, p. 473–493.
(5) Danielle Gilbert et Gaëlle Rivard Piché, « Caught between giants, Texas National Security Review », 2021/2022, 5-1, p. 17.
(6) Jason Rezaian, Prisoner: My 544 Days in an Iranian Prison, New York, Ecco, 2019.
(7) Reza Valizadeh, journaliste irano-américain et ancien correspondant de Radio Farda, est arrêté en septembre 2024 après son retour en Iran et condamné à dix ans de prison pour « coopération avec un gouvernement hostile ». Il entame une grève de la faim en juin 2026 pour protester contre le refus des autorités de lui restituer les documents d’identité nécessaires à sa défense légale. En août, il révèle la dégradation de son état de santé, l’insuffisance des soins médicaux et l’absence de visites familiales depuis cinq mois. La Fédération internationale des journalistes dénonce ces mesures arbitraires et demande sa libération ainsi que celle des autres journalistes emprisonnés en Iran comme Azhdar Piri Sarmanloo, Jina Modares Gorji ou Mostafa Nemati.
(8) Elizabeth Wood, The Case of Brittney Griner and the New Era of Rogue State Diplomacy, Wilson Center Report, Washington, 2023.
(9) Dont le célèbre dissident Vladimir Kara-Murza, condamné à 25 ans de prison dans une colonie pénitentiaire à régime sévère en Sibérie, et le dirigeant de l’ONG Memorial Oleg Orlov (lire son entretien : https://politiqueinternationale.com/revue/revue-n-191/article/prisonnier-de-poutine).
(10) Clive Jones et Tore T. Petersen, « Hostages to fortunes: Britain, The gulf monarchies and the incarceration of UK nationals », The International History Review, 47-5, p. 806-822.
(11) Frédéric Pierucci et Matthieu Aron, Le Piège américain Paris, JC Lattès, 2019. La France n’est d’ailleurs pas exempte de soupçons comparables. L’arrestation en 2024 de Pavel Durov, fondateur de Telegram, à sa descente d’avion, officiellement motivée par le défaut de modération de la plateforme et le refus de coopérer avec la justice, laisse soupçonner la volonté française d’obtenir un accès aux communications chiffrées de l’application.
(12) Sur la logique à l’œuvre dans leur raisonnement, voir Matthew D. Cebul, Allan Dafoe et Nuno P. Monteiro, « Coercion and the Credibility of Assurances », The Journal of Politics, 2021, 83-3, p. 975-991, et Todd S. Sechser, « Goliath’s curse: Coercive threats and asymmetric power », International Organization, 2010, 64-4, p. 627-660.
(13) Boualem Sansal, La Légende, Paris, Grasset, 2026.
(14) Cette logique est d’autant plus efficace que les intentions de l’État ravisseur ne sont pas toujours lisibles : parfois la victime n’est pas échangeable mais simplement détenue pour exciper de la puissance nationale, comme Vladimir Kara-Murza en Russie ou Alaa Abd El-Fattah en Égypte (cf. Jennifer Holleis, « Egypt: New push to free activist Alaa Abdel-Fattah », Deutsche Welle, 18 mars 2023) – sans parler des rapts d’État conduisant à l’exécution d’opposants, comme Habib Chaab ou Jamshid Sharmahd par l’Iran.
(15) Beatrice Lau, « Hostage Diplomacy – A Contemporary State Practice Outside the Reach of International Law? », Georgetown Journal of International Law, 2022, vol. 53-3, p. 369-397.
(16) L’article 16(2) de la Convention permet à un État de déclarer qu’il ne se considère pas lié par le mécanisme obligatoire de règlement des différends par arbitrage puis saisine de la Cour internationale de Justice.
(17) 82 pays l’ont ratifiée en 2026 -une liste
d’où sont absents l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, le Brésil, la Chine, la Corée du Nord, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran, le Mexique, le Pakistan, le Qatar, la Russie et la Turquie.
(18) Shmuli Volkin, « Held 496 days in a Maduro prison, Israeli hostage finally home », Jewish Breaking News, 13 janv. 2026 (worldisraelnews.com/held-496-days-in-a-maduro-prison-israeli-hostage-finally-home).
(19) La détention arbitraire dans les relations d’État à État – Plan d’action pour le partenariat (www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_developpement/human_rights-droits_homme/arbitrary_detention-detention_arbitraire-action_plan.aspx?lang=fra).
(20) Leur Bible est écrite par Roger Fisher and William Ury, Getting to Yes: Negotiating Agreement Without Giving In, New York, Penguin Books, 2011 – finalement, with giving in.
(21) C’est ce que propose notamment l’ancien ministre de la Justice canadien Irwin Cotler avec Brandon Silver, directeur des politiques et des projets du Centre Raoul Wallenberg dans « Establishing a multilateral rapid response mechanism for hostage crises », Journal of Policing, Intelligence And Counter Terrorism, 2026, 21, 2, p. 181-198.
(22) Alice Jill Edwards, Torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment: hostage-taking as torture. Report of the Special Rapporteur on torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment, (www.ohchr.org/en/documents/thematic-reports/ahrc5855-torture-and-other-cruel-inhuman-or-degrading-treatment-or).
(23) Nations unies, Groupe de travail sur la détention arbitraire (www.ohchr.org/fr/special-procedures/wg-arbitrary-detention).