Les Grands de ce monde s'expriment dans

La diplomatie des otages

Martin Ryan en Azerbaïdjan, Laurent Vinatier en Russie, Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran, Michael Kovrig et Michael Spavor en Chine… Cette liste d’Occidentaux arrêtés sous des prétextes indus dans des pays autoritaires, longtemps détenus et finalement, libérés en échange de diverses concessions, est loin d'être exhaustive. Alors que le journaliste français Christophe Gleizes est toujours emprisonné en Algérie pour « apologie du terrorisme » dans un contexte de tensions entre Alger et Paris, l’auteur de cet article propose des pistes qui permettraient aux démocraties de mieux résister au chantage.

Depuis plusieurs décennies, les arrestations puis les libérations négociées de ressortissants occidentaux sous des motifs fantasques à l’issue de parodies de procédures judiciaires et de grâces « magnanimes » appartiennent au répertoire d’un certain nombre d’États autoritaires. Le phénomène, connu depuis la fin des années 1960, s’accélère à partir des années 2010. Par sa fréquence, la « diplomatie des otages » est devenue une dimension à part entière des relations internationales, contraignant les gouvernements à abjurer leurs principes pour sauver des citoyens dont ils ont la responsabilité. D’un côté, un État peu démocratique arrête un ressortissant étranger et se sert de lui comme d’un levier dans la poursuite d’objectifs stratégiques ; de l’autre, un État démocratique s’efforce d’œuvrer en coulisses, à force de concessions et de rançons marchandées dans l’ombre, pour le rapatrier.

Face à un « État voyou », il faut donc négocier — et qui dit négocier, dit céder puisque ce qu’on acceptera de donner, aussi minime soit-il, aura été extorqué. Il convient de prendre la mesure de ce phénomène qui commence à attirer l’attention des chercheurs (1). Pourquoi les démocraties deviennent-elles les victimes quasi institutionnelles de ces pratiques ? Et quels sont les moyens à leur disposition pour y faire face ?

Grands maîtres et petits joueurs

L’otage, de la garantie politique au levier diplomatique

Avec les alliances, les traités de paix et les serments d’allégeance, la prise d’otages relève de la pratique des relations internationales depuis la plus haute Antiquité. Pendant des siècles, l’otage représente une garantie politique légitime. Les empires romain ou chinois n’hésitent pas à retenir à leur cour les fils de princes tributaires comme gage de loyauté et vecteur de civilisation.

Le droit international moderne et la codification des normes étatiques font progressivement basculer la prise d’otages dans l’illégalité ; les Conventions de Genève érigeant la prise d’otages en crime de guerre, l’acte diplomatique d’hier devient criminel (2).

Ce déclassement juridique reconfigure le phénomène : certains régimes autoritaires recourent à une nouvelle « diplomatie des otages » qui défie l’ordre international sous couvert de légalité nationale. En effet, aucune instance internationale ne saurait être compétente avant l’épuisement des voies de recours interne devant les juridictions internes (le plus souvent fantoches) au service de la politique étrangère de l’État preneur d’otages (3).

Chine, Iran, Russie : des experts en la matière

Si la Chine dispose d’une vaste palette d’instruments coercitifs – restrictions commerciales, boycotts, pressions sur les investissements, interdictions de sortie du territoire… –, la détention arbitraire de ressortissants étrangers est souvent, pour la République populaire, l’un des moyens les plus efficaces. Dès 1967, en réponse à l’arrestation à Hong Kong d’un de ses agents de subversion, elle séquestre le correspondant de Reuters à Pékin (4), inaugurant une logique de réciprocité dont pâtit le premier cercle des alliés de Washington – Canada, Australie, Royaume-Uni – afin de porter atteinte à la crédibilité des Etats-Unis en Asie (5). L’affaire dite des « deux Michael » en constitue …