Politique Internationale — Les Républicains contrôlent actuellement la Chambre des Représentants et le Sénat, mais de très peu : 218 sièges contre 212 aux Démocrates à la Chambre (et 5 vacants) ; et 53 sièges à 45 au Sénat (2 indépendants). À votre avis, vont-ils conserver ces légères majorités aux élections du 3 novembre prochain ?
Nicole Bacharan — À ce stade, les sondeurs et les analystes estiment que les Démocrates devraient obtenir une courte majorité à la Chambre ; le sort du Sénat, lui, est très indécis. L’élection se jouera à très peu de choses. Par exemple, le candidat démocrate à l’un des deux sièges de sénateur de l’État du Michigan est Abdul El-Sayed, qui a gagné les primaires de son parti. C’est une personnalité classée à la gauche de la gauche du Parti démocrate, qui a été beaucoup médiatisée au niveau national ces dernières semaines. Son émergence est à rapprocher d’autres représentants de ce courant politique, à commencer par Zohran Mamdani, élu maire de New York l’année dernière. Le profil très radical de certains candidats ou têtes d’affiche démocrates pourrait inciter des électeurs, partout dans le pays, à voter contre les candidats de cette formation…
P. I. — Certes, mais la médiatisation de ces personnalités d’extrême gauche n’est-elle pas aussi, dans le même temps, de nature à mobiliser en faveur des Démocrates une partie des électeurs qui se seraient abstenus si ceux-ci avaient présenté, partout, des profils modérés ?
N. B. — Ce n’est pas impossible : les sondages indiquent que, dans les deux camps, la participation sera forte, nettement supérieure à celle des élections de mi-mandat habituelles. Et la poussée de l’extrême gauche est réelle. Mais, comme vous le suggérez, cette poussée peut à la fois motiver des électeurs attirés par ses idées et son style — je pense, en particulier à une partie de la jeunesse — et, dans le même temps, décourager les électeurs démocrates les plus centristes ainsi qu’inciter des républicains et des indépendants à aller voter en masse pour faire barrage à cette frange gauchiste qui les inquiète. Mamdani peut séduire à New York mais dans le Midwest, loin de la côte Est et de la côte Ouest, dans ce qu’on appelle, faute de mieux, l’Amérique profonde, les candidats défendant de telles positions ne font pas beaucoup recette.
P. I. — Comment expliquez-vous l’émergence de ces personnalités de gauche radicale, dont l’un des principes fondamentaux est l’hostilité envers Israël ? Est-ce un simple accident ou le fruit d’une stratégie plus élaborée d’infiltration du Parti démocrate par des extrémistes ?
N. B. — Je crois effectivement que le Parti démocrate fait l’objet d’une « infiltration ». Voilà déjà longtemps que les Frères musulmans et le Qatar mettent en œuvre une stratégie visant à infiltrer les universités, en particulier à travers l’octroi de bourses et le financement de programmes de recherche pseudo-sociologiques, décoloniaux, etc. Cette dynamique est ensuite amplifiée par les réseaux sociaux et par le climat très à gauche qui règne dans de nombreuses universités. On ne peut pas nier non plus le rôle de l’immigration musulmane.
Pour autant, le succès de la « gauche de la gauche » doit aussi beaucoup à l’aspect économique, qu’il ne faut surtout pas négliger. Il existe une contestation, ou au moins une méfiance, à l’égard du fonctionnement actuel du capitalisme américain. Et ce phénomène ne touche pas seulement les Démocrates. On le constate également chez bon nombre d’électeurs républicains qui ont le sentiment que le système ne fonctionne plus. La classe moyenne constate notamment que le prix à débourser pour obtenir des diplômes est exorbitant ; que ces diplômes, finalement, ne valent pas grand-chose ; et que les gens mettent des années, voire des décennies à rembourser les prêts qu’ils ont contractés afin de financer leurs années à l’université. Ils se sentent floués car, bien souvent, leurs emplois ne correspondent guère à l’investissement qu’ils ont consacré à leurs études.
S’y ajoutent, pêle-mêle, les chiffres vertigineux de la Bourse portés par l’essor de l’intelligence artificielle et l’étalage indécent de la richesse de certains personnages proches du pouvoir actuel, tels qu’Elon Musk. Bien sûr, on n’est pas en France, où gagner de l’argent est considéré suspect ; mais à ce niveau-là, quand ils voient une élite richissime se vautrer dans le luxe, les Américains, toutes tendances politiques confondues, pensent de plus en plus que « trop, c’est trop ». Et, évidemment, Donald Trump lui-même amplifie ce sentiment.
P. I. — Le rejet de Trump peut-il jouer un rôle décisif dans la mobilisation des sympathisants démocrates ?
N. B. — Incontestablement, il y a dans le camp démocrate un rejet de Trump qui est absolument catégorique. Pour l’immense majorité des Démocrates, la politique qu’il conduit et le personnage lui-même sont un véritable repoussoir. Conséquence : les candidats républicains ne mordront pas sur l’électorat démocrate, même modéré. Toute la question, pour les uns et les autres, c’est celle des électeurs indépendants. Vont-ils aller voter et si oui, pour lequel des deux camps ? En tout cas, durant la campagne actuelle, Trump ne s’adresse pas du tout à ces indépendants, alors que de nombreux candidats de son camp cherchent à les séduire pour se faire élire à la Chambre ou au Sénat. Mais, encore une fois, l’aile gauche du Parti démocrate peut, de son côté, faire peur à bien des électeurs hésitants. Et cela, alors même que cette obédience politique représente peu de monde à l’intérieur du Parti démocrate : les Socialistes démocrates d’Amérique (en anglais Democratic Socialists of America, DSA), rattachés au Parti démocrate, ne comptent qu’environ 100 000 adhérents en tout et pour tout.
P. I. — Vous disiez tout à l’heure qu’ils faisaient particulièrement recette auprès des jeunes…
N. B. — La jeunesse est souvent crédule et mal informée. « Free Palestine » est devenu un cri de ralliement, généralement sans que ceux qui le scandent connaissent quoi que ce soit au dossier israélo-palestinien.
P. I. — À New York, Zohran Mamdani a remporté le vote d’une partie de l’électorat juif. Il n’est donc pas considéré comme un repoussoir par une grande partie de cet électorat. Comment l’expliquer ?
N. B. — Je connais personnellement un certain nombre de jeunes Juifs, autour de la trentaine, qui habitent Brooklyn, qui sont extrêmement « cool », si j’ose dire, et qui ont voté Mamdani parce qu’ils ne veulent pas être « dans le clan des méchants ». Israël a maintenant une image si désastreuse, si associée au « génocide » qu’il est accusé de mener à Gaza, qu’on en est là. Je vois bien que, chez les Juifs américains, la jeune génération — pas tous, bien sûr ! — dissocient leur identité juive de l’existence d’Israël. Aujourd’hui, ce n’est pas « sympathique » de s’identifier à Israël. Or ce sont des gens qui veulent être sympathiques, chaleureux, tendre la main aux pauvres, se soucier de l’environnement… Tout cela, la gauche de la gauche, souvent très compréhensive à l’égard du terrorisme palestinien, de l’islamisme radical en général et de l’antisémitisme, a réussi à l’incarner mieux que les autres mouvements politiques du moment. Ces Juifs américains dont je parle estiment qu’ils ne risqueraient pas d’être menacés par l’antisémitisme aux États-Unis puisqu’en soutenant l’extrême gauche ils ont, en quelque sorte, montré patte blanche. Je crains qu’ils se bercent d’illusions…
P. I. — Le rejet du soutien inconditionnel de Trump à Benyamin Nétanyahou se retrouve aussi en partie au sein du Parti républicain. Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene et d’autres trumpistes de choc avaient martelé, pendant la campagne de 2024, que Trump n’engagerait pas les États-Unis dans de nouvelles guerres, notamment en Iran. Depuis février dernier et le début de l’opération américano-israélienne contre Téhéran, une partie d’entre eux ont rompu avec le président et laissent entendre que, dans l’histoire iranienne, il a agi en se souciant avant tout des intérêts d’Israël…
N. B. — En effet. Un certain nombre de personnalités se sont détournées de Trump à cause de sa politique moyen-orientale. Et dans ce contexte, on voit resurgir l’antisémitisme d’extrême droite. Celui-ci, qui considère les Juifs comme de grands manipulateurs dont Trump ne serait qu’une marionnette, n’avait jamais disparu aux États-Unis, mais il n’avait guère voix au chapitre. Dernièrement, il redresse la tête, parallèlement à l’antisémitisme d’extrême gauche, lequel répète ad nauseam le mantra selon lequel « Juif = Israélien = Nétanyahou = génocide ». Les deux se rejoignent.
En tout état de cause, la proximité entre Trump et Nétanyahou irrite beaucoup de gens à la fois parce que Nétanyahou donne une image catastrophique d’Israël et qu’il n’hésite pas à exprimer une forme de mépris à l’égard des Juifs qui n’y vivent pas.
Pour autant, je ne pense pas que la politique extérieure sera un élément décisif de la campagne — ou alors, de façon indirecte puisque la situation au Moyen-Orient provoque une hausse des prix des carburants aux États-Unis, comme ailleurs dans le monde. Or c’est précisément sur le pouvoir d’achat et l’économie que ces Midterms se joueront avant tout. Et, de ce point de vue, force est de constater que tous les indicateurs ne sont pas au vert pour Donald Trump : il a beau affirmer avec aplomb que le pays ne s’est jamais aussi bien porté, les Américains voient bien que les prix à la pompe et, plus généralement, le coût de la vie, ne cessent d’augmenter. Les Américains sont à peine 30 à 35 % à juger que, sur ces dossiers essentiels, le président s’est montré efficace. Même l’immigration, qui était son point fort, ne l’est plus autant parce que les méthodes des agents de l’ICE sont trop brutales et que chacun finit par connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a été maltraité ou expulsé.
P. I. — Trump s’est placé au cœur de la campagne républicaine des midterms. Cette personnalisation à outrance risque-t-elle de nuire aux candidats de son parti ?
N. B. — Il est vrai qu’on n’avait jamais vu un président autant centrer une campagne de mi-mandat sur sa personne. Les 9-10 septembre, il a organisé, à Dallas, une convention du Parti républicain. Or on ne fait jamais de convention pour les midterms ! C’est encore une innovation « made in Trump ». Je ne sais même pas s’il a pris cette décision parce qu’il estime qu’un tel événement va favoriser les candidats républicains ou tout simplement parce qu’il adore ces grands rassemblements où il peut s’exprimer longuement devant une foule en adoration. Ce sont les moments où il est le plus heureux ! Le 9 septembre, il a parlé pendant deux heures, en passant, comme à son habitude, d’un sujet à l’autre : les immigrés, les narcotrafiquants, etc.
Mais ce qui est intéressant, c’est que tous les candidats républicains aux midterms n’étaient pas dans la salle, loin de là. Ils sont aujourd'hui assez nombreux à éviter de s’afficher avec Trump car ils savent que, lorsqu’ils retourneront dans leur circonscription, ils ne pourront pas assumer ses déclarations à l’emporte-pièce souvent déconnectées de la réalité. Comment peuvent-ils défendre devant leurs électeurs que, comme le prétend le président, le prix de l’essence est bas, que l’inflation se réduit tous les jours, que la guerre en Iran est un succès éclatant ? Ce n’est pas possible. C’est pourquoi on en a vu beaucoup de candidats trouver divers prétextes pour ne pas se rendre à la convention de Dallas…
Et pourtant, Trump fait mine de ne pas s’en rendre compte. Il va continuer. Il a déjà annoncé que, d’ici au 3 novembre, il effectuerait une grande tournée dans tout le pays. Il ne cesse de dire : « Faites comme si mon nom était sur le bulletin de vote. » Il pense sincèrement que les gens l’adorent. Dès lors, à ses yeux, transformer ces centaines d’élections locales en un immense référendum « pour ou contre Trump », c’est nécessairement gagner. Calcul très risqué… D’ailleurs, les Démocrates, eux aussi, veulent présenter ces midterms comme un référendum sur Trump car ils considèrent que leur meilleure chance de l’emporter est de dénoncer le locataire de la Maison-Blanche. En fait, le meilleur atout des Démocrates, c’est Trump. Et le meilleur atout de Trump, ce sont les Démocrates !
P. I. — Il y a tout de même un certain nombre de personnes qui sont ravies de l’action de Trump…
N. B. — C’est vrai, il y a des inconditionnels de Trump, ces fameux MAGA qui représentent presque 30 % de l’électorat. Son lien avec eux n’est pas vraiment politique ; c’est un rapport personnel de l’ordre de l’attachement à un gourou, comme un sentiment religieux. Précisément parce que pour ces électeurs absolument fidèles à Trump, les préoccupations religieuses importent plus que le pouvoir d’achat. Ils prennent parfois Trump pour le Messie ou, en tout cas, pour un envoyé de Dieu chargé de sauver l’Amérique chrétienne. Ceux-là ne sont pas déçus par les deux premières années de son mandat car il a, effectivement, nommé des juges anti-avortement, accueilli des ultra-religieux à la Maison-Blanche, organisé des séances de prière publiques. Cette adhésion demeurera.
Mais une partie considérable de ceux qui ont voté Trump en 2024 l’ont fait par fidélité à leur parti, et parce qu’il avait fait de très belles promesses. Eux, en revanche, peuvent être déçus et le faire sentir en ne votant pas le 3 novembre. Je pense, en particulier, aux vétérans de l'armée. Aujourd’hui, un homme américain sur huit a le statut de vétéran. Ce sont des anciens d’Irak, d’Afghanistan, du Vietnam pour les plus âgés ; la grande majorité d’entre eux n’aiment pas du tout voir leur pays à nouveau impliqué dans une guerre au Moyen-Orient. Trump avait promis la fin des guerres sans fin. Or la guerre contre l’Iran tourne à la guerre sans fin. Notons cependant que les militaires ne font guère confiance aux Démocrates.
P. I. — Si les Républicains perdent leur majorité à la Chambre, quelles en seront les conséquences ?
N. B. — La Chambre vote le budget. Et la politique, c’est d’abord le budget, qu’il s’agisse de politique extérieure ou intérieure. Et puis, il y aura aussi les enquêtes parlementaires qu’une majorité démocrate ne manquera pas de déclencher. Par exemple sur les accusations de corruption et d’enrichissement illicite touchant la famille et l’entourage du président ; ou sur sa pratique autocratique du pouvoir, au mépris des normes constitutionnelles ou légales. Si les Démocrates étaient assez maladroits pour lancer une procédure d’impeachment simplement pour « faire du spectacle », sans aucune chance d’aboutir (qui pourrait penser que deux tiers des sénateurs voteraient la destitution du président, alors que la Cour suprême, dans un arrêt de 2024, lui a garanti une très large immunité?), cela pourrait leur coûter cher lors de l’élection suivante — la présidentielle de novembre 2028. En revanche, l’administration serait très absorbée par les enquêtes. Y faire face est extrêmement chronophage. Cependant, comme Trump gouverne essentiellement par décrets, il conserverait une vraie marge de manœuvre.
P. I. — Trump refuse toujours de reconnaître sa défaite à la présidentielle de 2020 et annonce déjà que, si les Républicains perdent les midterms, c’est que le dépouillement aura été manipulé. Existe-t-il un risque de nouveaux « 6 janvier », ou en tout cas d’une nouvelle contestation des résultats, surtout si la défaite des Républicains est très serrée ?
N. B. — Oui, ce risque est réel. Dans certaines circonscriptions, des contestations peuvent survenir, y compris de façon violente. En tout cas, je ne vois pas Trump arriver devant son pupitre et dire : « Eh bien, nous avons perdu. » Il est aussi possible que des sympathisants des Républicains chauffés à blanc par des accusations de fraude passent à l’action d’une façon ou d’une autre. Et pourtant, les élections américaines sont fiables, il faut le rappeler ! Voilà très longtemps que, quoi qu’en dise Trump, il n’y a pas eu de problème majeur.
P. I. — Pendant la convention républicaine de Dallas, Trump a appelé les personnes présentes à prêter serment devant lui, se présentant comme « le plus grand président de l’histoire des États-Unis », et à lui promettre d’aller voter en faveur des Républicains. Il est allé jusqu’à les appeler ouvertement à « tricher » — puisque, selon lui, les Démocrates tricheront… Quels effets cette déclaration peut-elle avoir ?
N. B. — De tels propos nourrissent la suspicion sur les élections et l’effondrement des normes démocratiques. Car outre le respect de la loi, la démocratie dépend de règles non écrites, tel le respect de l’adversaire, le fairplay et, oui, l’acceptation de la défaite lorsqu’elle survient. Outre la contestation permanente par Donald Trump de résultats qui lui seraient ou lui furent défavorables, cette suspicion est activement entretenue par des puissances ennemies, et au premier chef par la Russie. Depuis des années maintenant, c’est l’un des premiers buts du Kremlin dans toutes nos élections en Europe : faire en sorte que les citoyens n’aient plus confiance dans le processus électoral et qu’ils estiment, lorsque les candidats favorables à Moscou perdent, qu’il y a eu bourrage des urnes. Désormais, ce procédé est employé aux États-Unis par le camp républicain. Trump n’a aucune limite. Il a une mentalité d’autocrate.
P. I. — Trump a promis que si les Républicains conservaient les deux Chambres, chaque Américain adulte se verrait verser 5 000 dollars par l'État. Cette promesse peut-elle faire pencher la balance en faveur de son camp ? Et est-elle crédible ?
N. B. — Cette promesse est-elle seulement légale ? Réalisable ? Beaucoup en doutent, y compris chez les Républicains. On peut supposer qu’elle n’influencerait que les électeurs qui font aveuglément confiance au président, donc le fameux camp MAGA, qui serait peut-être plus motivé pour se rendre aux urnes.
P. I. — Revenons au Parti démocrate. Que pèsent Bernie Sanders, Elizabeth Warren, Ilhan Omar ou Alexandria Ocasio-Cortez ? Que veulent-ils exactement ?
N. B. — Une partie de cette gauche démocrate, qui se dit « progressiste », prône plus de justice sociale, un capitalisme régulé et redistributif, assez proche de la vision européenne de la social-démocratie. Mais les Democratic Socialists of America (DSA) sont beaucoup plus radicaux : ils parlent de « démocratie économique », dans laquelle les moyens de production seraient nationalisés et appartiendraient aux travailleurs. En matière de politique étrangère, ces deux groupes se rejoignent : ils sont isolationnistes, veulent diminuer le budget de la défense et augmenter au contraire le contrôle du Congrès sur les éventuelles interventions militaires. Et les DSA vont beaucoup plus loin : ils parlent de politique étrangère au service de la classe ouvrière, de fermeture des bases américaines à l’étranger… Mais tous se rejoignent sur leur hostilité à Israël. Reste à savoir si ces groupes resteront ou non marginaux à l’intérieur du parti démocrate, et quelle sera leur influence à l’échelle du pays.
P. I. — Quel est le parti qui est le plus proche d’eux en France ? Serait-ce LFI ?
N. B. — Tout à fait. D’ailleurs, Bernie Sanders et « AOC » avaient invité Jean-Luc Mélenchon à présenter son dernier livre en 2025.
P. I. — Quelles sont aujourd’hui les personnalités les plus prometteuses dans chaque camp ?
N. B. — Celui qui m’intrigue beaucoup, c’est J. D. Vance, le vice-président. Il est très structuré, il contrôle étroitement son discours. J’ai l’impression qu’il s’adaptera à tout. Il est d’un opportunisme sans frein. Très hostile à Trump en 2016 — il le qualifiait même de « Hitler américain » —, il est allé plier le genou à Mar-a-Lago en 2022 pour obtenir le soutien du maître des lieux aux sénatoriales. Il s’est converti récemment à la foi catholique et se montre ultra-religieux, c’est un véritable nationaliste chrétien. On peut sans hésiter le classer à l’extrême droite. Son soutien à l’AfD en Allemagne et à Nigel Farage au Royaume-Uni en est la preuve. Il y a cependant une chose étrange : sa femme et sa famille. Sa femme est d’origine indienne. Les grands-parents de ses enfants sont immigrés et elle est hindouiste. Elle ne manifeste aucune intention de se convertir. Est-ce que cette situation familiale pourrait faire perdre à Vance des sympathisants parmi les nationalistes blancs, chrétiens, qui semblent son électorat naturel ? Il n’en reste pas moins qu’il est, normalement, le dauphin désigné. Et n’oublions pas qu’il pourrait devenir président demain, s’il arrivait quelque chose à Trump.
P. I. — Quid de Marco Rubio ?
N. B. — Rubio aurait probablement la carrure pour devenir le porte-drapeau du Parti républicain à la prochaine présidentielle, mais je ne suis pas sûre qu’il se présenterait aux primaires contre Vance. S’il le faisait, il aurait probablement l’aval des Républicains conservateurs traditionnels.
P. I. — Justement, que reste-t-il du parti de Ronald Reagan ?
N. B. — Il en reste une partie, et elle pourrait se réveiller durant les primaires de 2028 et soutenir Rubio, qui apparaît comme l’homme des alliances, comme un descendant des guerriers de la guerre froide. Il est ultra anticommuniste et particulièrement sensible au dossier de Cuba, bien entendu, puisqu’il est d’origine cubaine. Il est solide, même s’il n’a pas un charisme fou.
P. I. — Et du côté démocrate ?
N. B. — J’aime bien Josh Shapiro, le gouverneur de Pennsylvanie. Je sais qu’il a envie de se présenter. Mais il est juif et pratiquant. Dans le contexte actuel, où les Juifs sont en permanence tenus comptables de tout ce que fait Nétanyahou en Israël, c’est un net désavantage. D’ailleurs, Kamala Harris avait envisagé de le prendre pour colistier en 2024, avant finalement d’opter pour Tim Walz, « plus consensuel ». J. B. Pritzker, le gouverneur de l’Illinois, me semble aussi un candidat à ne pas sous-estimer. C’est un businessman richissime, il n’effraierait pas les milieux d’affaires, mais lui aussi est juif… Dans le camp démocrate, c’est aujourd’hui un handicap, à cause du militantisme très bruyant de l’aile gauche du parti. En 2000, Al Gore avait eu pour colistier un sénateur juif, Joe Lieberman. Il est peu probable que l’on voie un candidat ou un colistier juif côté démocrate en 2028…
P. I. — Bernie Sanders, l’une des figures de proue de cette mouvance de gauche, est lui-même juif…
N. B. — Il n’a jamais renié son attachement à l’existence et à la sécurité d’Israël. Mais sa critique à l’égard du gouvernement de Nétanyahou s’est beaucoup durcie, et il souhaite désormais que les États-Unis mettent fin à l’assistance militaire. Depuis l’automne 2025, il a adopté le terme de génocide pour décrire la situation à Gaza. Il refuse par ailleurs de désavouer le candidat démocrate au Sénat dans le Michigan Abdul El-Sayed, arguant que son opposition à Nétanyahou ne tombe pas dans l’antisémitisme. Il a choisi d’ignorer la place qu’a eue dans l’entourage du candidat un influenceur comme Hasan Piker, qui avait déclaré que « le Hamas vaut mille fois plus qu’Israël ». En somme, par conviction ou opportunisme, Sanders fait ce qu’il faut pour garder sa place dans la gauche démocrate.
P. I. — Vous avez dit que cette aile de gauche du Parti démocrate, si elle arrivait au pouvoir, remettrait en cause les vieilles alliances des États-Unis, y compris avec l’Europe. Mais ce qu’on a vu de Trump, de Vance, de Rubio ces dernières années — le sommet avec Poutine en Alaska, les critiques contre les Européens à Munich, les menaces sur la pérennité de l’Otan, les pressions concernant le Groënland — ne montre pas non plus un attachement farouche à ces alliances…
N. B. — C’est juste. Cette politique déstabilise le monde entier et renforce Poutine. Au-delà même des Européens, tous les alliés traditionnels de Washington se disent à présent qu’ils ne peuvent pas vraiment compter sur les Américains, républicains ou démocrates. L’une des conséquences les plus inquiétantes de cette perte de confiance, c’est la prolifération nucléaire. Les Saoudiens commencent à penser qu’il faudrait qu’eux aussi disposent de la bombe. La Corée du Sud et le Japon envisagent cette option très sérieusement : puisqu’on ne peut plus compter sur les États-Unis, on doit s’armer nous-mêmes !
P. I. — Ce que vous savez de Trump vous conduit-il à penser qu’il ira jusqu’au bout dans les affaires ukrainienne, iranienne et israélienne ?
N. B. — Les Ukrainiens savent bien qu’ils ne disposent pas à Washington d’un allié fidèle et fiable. Il ne coupera pas l’accès de Kiev aux renseignements américains, sauf éventuellement pendant quelques jours lorsqu’il sera fâché contre Zelensky. Mais il n’enverra pas d’armes. Il a déjà nettement réduit l’engagement financier direct des États-Unis dans l’aide militaire à l’Ukraine, et rien n’indique qu’il ait l’intention de changer de position sur ce point. Et il continue de vaciller sur la possibilité de donner aux Ukrainiens la licence qui leur permettrait de fabriquer sur place des missiles Patriot — essentiels pour intercepter les menaces aériennes les plus difficiles à arrêter, en particulier les missiles balistiques russes.
Pour dire les choses telles qu’elles sont, entre Poutine et Zelensky, Trump préfère Poutine. Mais Poutine se conduit d’une manière si brutale que Trump ne pourra pas totalement lâcher les Ukrainiens.
P. I. — Et sur le dossier iranien ?
N. B. — Je pense qu’il n’y aura jamais d’accord avec le régime des mollahs. Un accord ne sera possible que quand ce régime aura chuté. Et pour qu’il tombe, il faudrait que l’armée se retourne contre lui. Or l’armée, ce sont en bonne partie les Gardiens de la révolution, véritables gangsters, qui ont beaucoup d’argent et tirent dans la foule sans le moindre scrupule. Avec ces gens-là, il n’y aura pas d’accord. Trump a dû le comprendre, au stade où on en est. Il n'y a pas d’accord en vue et, malheureusement, pas davantage de chute du régime… Mais sait-on jamais ? On ne peut abandonner tout espoir.
P. I. — Trump continuera-t-il à soutenir les Israéliens, y compris s’ils veulent intervenir de nouveau contre des bases en Iran ?
N. B. — À moins d’un danger vital immédiat, les Israéliens n’interviendront pas sans l’aval de Trump. En juin 2025, après l’opération Midnight Hammer dont Trump affirmait qu’elle avait « oblitéré » le programme nucléaire iranien, le président a exigé l’arrêt des bombardements israéliens. Nétanyahou a dû obtempérer alors qu’il pensait que toute pause permettrait au régime iranien de reconstituer une partie de ses forces. Ce qui s’est effectivement produit. Mais les Israéliens, comme les monarchies du Golfe, éprouvent de gros doutes sur la fiabilité de Donald Trump. On le voit en ce moment face aux Houthis.
P. I. — En moins de deux ans, Trump s’est fâché avec une grande partie du monde : hausse spectaculaire des droits de douane, insultes à l’égard de divers chefs d’État, passes d’armes avec le Mexique et le Canada, matérialisées notamment par sa décision de renommer le Golfe du Mexique en Golfe d’Amérique et le lac Ontario en Lake America… Tout cela laissera-t-il des traces durables sur les relations entre les États-Unis et leurs alliés ? Ou bien, une fois Trump parti, un responsable plus réaliste comme Rubio pourrait-il revenir à une relation plus classique ?
N. B. — Les traces ne disparaitront pas. La relation peut devenir moins tendue, plus polie, plus raisonnable. Mais jamais les Européens n’oublieront qu’ils ne peuvent pas se fier aux États-Unis. D’autant plus que Trump a été réélu : cette réélection a éliminé la possibilité qu’il n’aurait été qu’un « accident de l’histoire ». Pour autant, je ne crois pas à un vrai découplage, parce que la réalité des intérêts communs est beaucoup trop forte. Sans l’Europe, l’Amérique serait faible. Je crois donc qu’on verra à l’avenir des relations transatlantiques beaucoup moins sentimentales — ce qui n’est peut-être pas plus mal —, mais pas un découplage. L’Amérique a des affidés, des vassaux, mais peu d’alliés. Et de ces derniers, elle ne peut se passer.
P. I. — Une question plus personnelle, pour finir : quel a été le président américain préféré de Nicole Bacharan, et pourquoi ?
N. B. — J’ai une grande tendresse pour le troisième par ordre chronologique, Thomas Jefferson (1801-1809). Il avait le défaut impardonnable d’être esclavagiste : il ne l’a jamais renié et n’a jamais libéré l’ensemble de ses esclaves. Mais il avait une conception de la présidence très élégante. Cela peut paraître complètement « farfelu » comme idée, mais comparé à ce que nous avons aujourd’hui... Jefferson n’allait pas lire le discours sur l’état de l’Union au Congrès. Il trouvait cela trop monarchique : il envoyait le texte et un assistant le lisait devant les deux Chambres. Il organisait de petits dîners avec ses alliés et ses adversaires. Il était très respectueux de tout le monde et savait tirer le meilleur profit de ces relations. Et puis, bien sûr, il a été l’un des personnages les plus influents de l’alliance avec la France et, derrière elle, avec l’Europe. Il a également joué un rôle important dans la formulation de la conception américaine de la séparation entre l’État et la religion, notamment à travers son soutien au 1er amendement, et sa célèbre lettre aux baptistes de Danbury, où il évoque un « mur de séparation entre l’Église et l’État ». L’Amérique actuelle pourrait s’inspirer de lui !
