Politique Internationale — Dans la tradition libérale, la liberté individuelle est un principe central. Comment concilier ce principe avec des politiques publiques qui cherchent explicitement à modifier les comportements, comme dans la lutte contre le tabagisme ?
Jean-Philippe Delsol — La question fondamentale est celle de savoir pourquoi il faut un État et quel doit être son rôle. À cet égard, il me semble nécessaire de rappeler d’abord que tout État est au service des individus et pas l’inverse. Toute communauté se rassemble pour permettre à ses membres de vivre bien, en sécurité, dans le respect mutuel. La règle primordiale est, en effet, celle de la Bible et de toutes les grandes religions : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. » C’est la règle d’or de toute communauté pour vivre paisiblement, la règle que l’État a mission de faire respecter. Il a vocation à condamner les comportements nuisibles, pas à définir les comportements vertueux. Car la vertu a ses chemins secrets et personnels. Quand l’autorité publique veut modeler le comportement des individus, elle se mêle indûment de la vie des autres et elle perd la frontière de ses interventions. Si elle prétend décider de la nourriture des gens, demain elle voudra s’occuper de leurs vêtements, puis de leur habitat, de leurs relations… Si elle interdit de fumer, qui l’empêchera ensuite d’interdire d’aimer ? « Quand la borne est franchie il n’est plus de limites », disait le sapeur Camember. Ainsi se façonnent tous les autoritarismes. Si l’on accepte ces présupposés, il faut aussi admettre que les politiques publiques ne peuvent restreindre certaines libertés individuelles que pour défendre des libertés supérieures. Par exemple, il peut être justifié d’imposer un couvre-feu pour éviter des violences. Le pouvoir n’est pas légitime pour dicter les comportements des individus, sauf lorsqu’ils risquent de nuire aux autres.
P. I. — La philosophie politique distingue souvent entre protéger les individus contre autrui et les protéger contre eux-mêmes. Les politiques antitabac ne relèvent-elles pas surtout de cette seconde logique ? Dit autrement, peut-on considérer qu’un individu pleinement informé des risques du tabac demeure libre de choisir de fumer, ou la puissance publique a-t-elle malgré tout le devoir d’intervenir pour orienter ses choix ?
J.-P. D. — Il faut dissocier ce qui n’est dangereux que pour le consommateur lui-même de ce qui l’est pour les autres ou, aussi, pour les autres. Personne ne voudrait sans doute revenir aux temps où les suicidés étaient interdits de sépulture, où les homosexuels étaient bannis du monde. Rien n’empêche chacun de vivre sa vie et d’en faire ce qu’il entend s’il ne nuit pas à autrui. Certes, bien entendu, chacun peut aussi penser qu’il est plus sain et plus raisonnable de respecter sa propre santé, son corps et sa vie, ne serait-ce que parce que, à défaut, il est plus difficile d’avoir le respect de la santé, du corps et de la vie des autres sans lequel il n’y a plus de vie sociale possible. Mais nous n’avons pas à entraver ceux qui pensent différemment, tant qu’ils ne nous empêchent pas d’exercer nos propres libertés et tant qu’ils ne cherchent pas eux-mêmes à imposer aux autres leurs propres choix. Chacun peut essayer de convaincre l’autre de la valeur de son comportement. Mais personne n’est légitime pour contraindre autrui, par la violence physique, financière, fiscale ou autre, à vivre et à penser comme lui.
P. I. — Le tabac soulève la question classique du libéralisme : la liberté inclut-elle le droit de prendre des décisions qui peuvent être nocives pour soi-même ?
J.-P. D. — Comment empêcher quiconque de prendre une décision nocive pour lui-même, sauf à l’y contraindre ? Et il peut être impossible de l’y contraindre ! Un prisonnier peut se laisser mourir de faim. Le suicide est une atteinte à la vie impunissable car les morts ne sauraient être poursuivis pour crime, surtout quand il a été commis par eux sur eux-mêmes ! Toute communauté bienveillante peut et doit protéger chacun de ses membres contre ce qu’elle estime nocif. Elle ne peut l’interdire par la violence si la nuisance n’est que pour son auteur et sans risque pour les autres.
Lorsqu’un pouvoir quelconque doté du droit et des moyens de coercition, un État par exemple, veut faire le bien des membres de la communauté sur laquelle il règne, il prend le risque inévitable de violer l’intimité des personnes. Ce pouvoir peut dire ce qu’il considère comme le mal et, s’il réunit un consensus à cet égard, l’empêcher autant que possible, à la mesure de ce « mal » lorsque celui-ci cause un préjudice à d’autres que celui qui le commet. Mais il ne saurait prétendre connaître le bien de chacun et le lui imposer sans traiter les individus concernés comme des pions plutôt que comme des personnes. Car chaque personne existe dans la recherche du Bien. La vie bonne n’est elle-même que recherche et accomplissement de ses fins, à tâtons, dans les replis de notre conscience et de notre imperfection, dans le secret de nos inquiétudes existentielles qui questionnent l’au-delà. Cette recherche nous distingue des animaux. Elle ne peut être que personnelle. C’est pourquoi ni l’État ni aucun d’entre nous ne doit chercher à instrumentaliser autrui. Le philosophe Emmanuel Kant affirmait avec raison que « l’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non simplement comme moyen pour un usage arbitraire par telle ou telle volonté, et doit dans toutes ses actions orientées vers lui-même ou vers d’autres êtres raisonnables être constamment considéré en même temps comme une fin » (Fondement pour la métaphysique des mœurs, Hatier, 2000, p. 68). Chaque personne se construit dans la responsabilité d’elle-même qu’on ne saurait lui retirer sans attenter à l’essence de son être.
P. I. — Certains justifient les restrictions au nom du coût collectif du tabagisme pour les systèmes de santé. Cette logique économique peut-elle légitimement limiter des libertés individuelles ?
J.-P. D. — Le coût du tabagisme est à prendre en compte, bien sûr. Si ce que certains individus fument, mangent, boivent… les conduit à avoir besoin, plus que les autres, de soins coûteux, il est normal qu’ils les supportent. Le rôle de l’État peut légitimement être d’obliger les fabricants et les distributeurs de ces produits nocifs à informer leurs consommateurs des dangers encourus. Il peut luimême mener des campagnes d’information sur les risques que la consommation de tel ou tel produit peut faire courir aux autres, et punir les dommages causés à autrui du fait de cette consommation. L’État peut être légitime pour interdire la conduite en état d’ivresse ou la consommation de drogues parce qu’elles engendrent des comportements dangereux pour les autres. Il peut surtaxer certains produits pour compenser les surcoûts de consommation médicale qu’ils génèrent, mais pas au-delà. L’État peut aussi protéger les mineurs ou les incapables de ceux qui voudraient profiter de leur inexpérience, de leur incompréhension ou de leur faiblesse pour les inciter à boire, fumer, se droguer… Il y a un équilibre délicat entre précaution, information, interdiction et liberté, au-delà de la limite duquel l’État peut être coupable d’attenter aux personnes, soit en les infantilisant, soit en les contraignant à l’excès et parfois les deux.
Dans le principe, l’État n’a aucune légitimité pour interdire à quiconque de boire ou de fumer chez lui, sans faire de mal à quiconque, sinon à lui-même peut-être. Sauf, éventuellement, lorsque sa vie est en danger imminent. Car le respect de la vie est la règle élémentaire qui a fait grandir notre humanité et il serait dommageable pour elle de l’abandonner. Ce qui justifie qu’on se jette à l’eau pour secourir celui qui se noie et qui pourtant voulait peut-être se suicider. Ce même respect de la vie peut aussi sans doute motiver des politiques publiques qui favorisent la santé collective et luttent contre les pratiques addictives liées à des produits mortels et/ou si dégradants qu’ils entraînent la dégénérescence de la communauté, comme le vécurent les Incas déjà anéantis par leur consommation de coca avant d’être soumis aux conquistadors, ou les Chinois affaiblis par l’opium que les Anglais les encourageaient à fumer.
Mais ces politiques publiques ne peuvent être menées qu’avec beaucoup de circonspection. Car l’être humain est mortel. Tout ce qu’il consomme, tout ce qu’il fait consume lentement sa vie qui va inexorablement vers la mort. Faut-il arrêter de vivre pour protéger la vie ? À doses raisonnables, l’alcool ou le tabac restent du ressort des plaisirs de la vie et des choix personnels. Ils peuvent réduire l’espérance de vie, mais qui en est juge ? Leur sur-taxation est défendable à raison des surcoûts qu’ils font supporter à la société, en particulier sur le plan médical. Mais l’État ne saurait fixer les limites de ce que chacun doit consommer, ou pas, sans nous immerger dans un monde orwellien et détestable.
P. I. — Dans quelle mesure la lutte contre le tabac illustre-t-elle ce que certains philosophes appellent le « paternalisme d’État » ? Plus généralement, les politiques de santé publique reposent souvent sur l’idée d’un « bien commun sanitaire » ; elles peuvent apparaître comme une forme de « gouvernement des modes de vie ». Comment éviter que cette notion ne conduise à une normalisation croissante des comportements ?
J.-P. D. — L’État ne se prive pas de nous dire ce qu’il faut manger et boire, ce qu’on peut fumer ou non, comment il faut se soigner ; il nous paye pour réparer nos habits, nos chaussures et nos machines à laver ; il dicte ce qu’il faut apprendre aux enfants… Et comme je l’ai déjà dit, il ne connaît plus ses limites. L’État veut s’occuper des citoyens comme un père de famille s’occuperait de ses enfants, notamment en matière de santé où l’État français s’est emparé du contrôle tout entier du système et voudrait désormais laisser aux médecins le soin de dire qui doit mourir et qui doit vivre. Mais ce « paternalisme » est dangereux comme Kant — encore lui ! — l’annonçait : « Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, comme celui d’un père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternaliste (imperium paternale), où les sujets sont forcés de se conduire d’une manière simplement passive, à la manière d’enfants mineurs, incapables de distinguer ce qui leur est vraiment utile ou nuisible et qui doivent attendre simplement du jugement du chef d’État la manière dont ils doivent être heureux et simplement de sa bonté qu’également il le veuille, est le plus grand despotisme qu’on puisse concevoir (c’est-à-dire une Constitution qui supprime toute liberté pour les sujets qui ainsi ne possèdent aucun droit) » (Kant, Théorie et pratique, IIe partie, § 5, trad. J.-M. Muglioni, hatier, « Profil philosophie », 1990, p. 65).
P. I. — Dans une perspective libérale, où placer la frontière entre information, incitation et contrainte dans les politiques publiques de santé ?
J.-P. D. — L’État est pris entre deux feux. Financièrement, il voudrait que les gens fument pour que ses revenus fiscaux augmentent. Car le tabac est énormément taxé : en France, observait le journal Le Monde de manière à peine caricaturale, au-delà de la TVA, « les droits d’accise représentent 1 % du prix du vin, 32 % d’un alcool fort et 65 % d’un paquet de cigarettes ». Mais l’État providence voudrait éradiquer le tabac, comme l’alcool, le sucre, le sel, le gras, la viande et tout le reste pour que les êtres humains n’aient plus de maux. Peut-être parce qu’il se prend pour Dieu. Ou peut-être, aussi, pour réduire les frais de santé qu’il ne parvient plus à financer.
La vérité est d’abord qu’il n’y a guère de vérité unique et définitive en la matière. Entre information, incitation et contrainte, il faut trouver le juste équilibre à proportion des maux engendrés par certains excès. In medio stat virtus, disaient les Anciens. Notre nature imparfaite vit aussi d’imperfection. Attention à ne pas lutter contre de petits maux pour en souffrir de pires, quand les jeunes se droguent plus qu’ils buvaient ou fumaient, quand, à force de condamner la nourriture, on crée des générations de déprimés et d’anorexiques… « Arrêtez d’em… les Français », disait Pompidou.
P. I. — Finalement, le débat sur le tabac ne pose-t-il pas une question plus fondamentale : celle de savoir si la mission de l’État est de protéger la liberté des citoyens ou de promouvoir leur bien-être ?
J.-P. D. — La bienveillance est une qualité, mais pas celle que l’on attend d’un gouvernement. Un gouvernement doit gouverner, il doit être juste, pas bon. Une ONG, une Église, une famille ont vocation à être bienveillantes. L’État doit assurer la justice, veiller à ce que revienne à chacun ce qui lui est dû en fonction de ses mérites, de son travail, de ses capacités. Par humanité, il doit aussi veiller à ce que chacun dispose de son minimum vital avec une attention particulière à l’égard de ceux qui n’ont pas, ou plus, les moyens physiques ou mentaux de vivre par eux-mêmes. Mais chacun doit assurer son bienêtre. L’État doit veiller au bien commun qui consiste à garantir un cadre institutionnel suffisamment stable, clair, acceptable par le plus grand nombre, pour que la vie sociale et individuelle y soit possible.
Cet État de droit doit être conçu pour que la vie personnelle y prospère, ni étouffant, ni oppresseur, ni liberticide, mais juste. Il n’a pas d’autre objet. Le Bien est une vertu transcendantale comme le Beau et le Vrai qui ne peut pas être de son ressort car un État ignore la transcendance… Le Bien n’est pas susceptible d’être administré parce qu’il se pratique et se découvre plus qu’il n’obéit à des lois. Et il nous appartient d’espérer le bien-être dans la recherche des vertus transcendantales. À cet égard et par définition, le bien-être et la bienveillance, qui y contribue dans les relations sociales, sont personnels, subjectifs, librement incarnés, quand l’action publique et la loi sont générales, objectives, désincarnées, assorties de la puissance d’obliger. La bienveillance imposée devient oppression et bientôt tyrannie comme la solidarité légale peut n’être qu’un autre nom de l’impôt.