La francophonie dans le monde de demain

Dossiers spéciaux : n°161 : La francophonie dans tous ses états

Ce qu’on appelle francophonie (...), ce n’est pas cet espace incertain à la périphérie de la France, laquelle en serait le centre ; c’est la langue française elle-même qui est devenue le centre de toutes les nations et de tous les peuples où elle a fait souche dans sa variété étourdissante. C’est cela, la francophonie, ce continent humain qui admet comme constitution une grammaire partagée, comme articles de loi une syntaxe, comme code civil un vocabulaire. Et c’est fortes de cela qu’aujourd’hui des centaines de millions de personnes affrontent le monde, le vivent et le racontent.

Au fil des siècles, la langue française est devenue celle des dominants puis celle des opprimés. Elle est ce qui permet de ne pas sombrer dans l’aphasie, dans l’incommunicabilité, dans l’isolement lorsque surviennent la guerre, la violence, la barbarie. (...) En faisant de la langue des colons leur langue, en affirmant que la soumission sociale et politique pouvait trouver un exutoire dans la langue des dominants, une langue refaçonnée, remise à sa main, modelée et investie par une expérience différente, les anciens colonisés ont aussi apporté à notre langue cette expérience de souffrance qui enrichit notre regard et trouve les chemins de la réconciliation dans des imaginaires que tout aurait pu opposer.

Les mémoires (...) se sont mêlées, les blessures des uns sont devenues les blessures des autres et nous travaillons dans la même langue à panser nos plaies, franchissant pour cela le seuil de l’oubli (...). La langue française aujourd’hui est animée de cet immense élan vers la liberté, elle est la langue des combats pour l’émancipation (...). Elle est aussi la langue des journalistes, des opposants, des blogueurs, des poètes, de tant et tant de pays où l’on se bat en français pour la liberté.

Car parler français jusque dans les pays qui jamais ne furent des colonies, c’est encore s’inscrire en faux contre un ordre présenté comme inéluctable. C’est aller chercher son oxygène dans des textes, dans une mémoire qui toujours ont célébré l’indépendance d’esprit et le refus des conventions. Et le hasard de nos histoires partagées, de nos géographies parfois, nous a conduits aussi à avoir cette langue en partage. C’est pour cela que nous admirons le combat des Québécois, des Belges, des Suisses, des Luxembourgeois (...) pour porter haut le français. Mais nous sommes également frappés par ces pays d’Europe, d’Amérique, d’Asie qui, quoique n’ayant jamais été officiellement francophones, sont d’aussi ardents partisans de cette langue française qui leur tend un miroir où ils contemplent leur humanité, saisissent le monde, entendent sa rumeur. Parler le français, l’écrire, c’est entrer dans une immense communauté d’expériences et de regards.

C’est aujourd’hui un acte de confiance en notre langue que nous sommes résolus à accomplir, car nous sommes au seuil d’un moment nouveau de notre histoire et de l’histoire de notre langue. Nous passons de l’idée ancienne d’une francophonie qui serait la marge de la France à cette conviction que la francophonie est une sphère dont la France, avec sa responsabilité propre et son rôle historique, n’est qu’une partie agissante, volontaire mais consciente de ne pas porter seule le destin du français.

Apprendre le français 

Apprendre à parler et à écrire le français, d’abord c’est établir dans toute la francophonie cette constitution qui nous unit et nous rapproche. Il y a dans le rapport à une langue le rapport à une autorité, elle a ses règles et une langue permet des libertés (...). Mais elle n’existe pas si l’on n’accepte pas de se soumettre à ses règles, si l’on n’accepte pas son autorité première, les usages que d’autres femmes et hommes en ont faits et qui se sont progressivement sédimentés (...).

C'est un immense défi, et nous ne relèverons celui-ci que si nous savons faire se lever une génération nouvelle, militante, ambitieuse, une génération de ces héros bien particuliers qu’on appelle les professeurs de français. (...) Toute notre histoire, l’histoire de notre pays, fut constituée par ces héros et notre capacité à porter le français y compris dans des terres où notre langue a reculé (...).

À chaque fois que nous avons fermé une classe, que nous avons décidé qu’on pouvait se passer d’un professeur, le français a reculé. Et à chaque fois que nous avons considéré qu’on pouvait s’affranchir d’un professeur ou ne plus former le professeur, le français a aussi reculé. Le professeur de français, cette figure centrale qui forge l’esprit, la sensibilité, la mémoire, la curiosité parce que la grammaire, le vocabulaire, l’étymologie et bien souvent la littérature sont le terreau où nos vies s’enracinent. Le professeur de français est le garant et le moteur de la vitalité même de la langue française. Nous savons tous ici notre dette à l’égard des éveilleurs qui nous jettent parfois contre notre gré dans les méandres de la grammaire et dans les grands espaces du roman ou de la poésie, faisant croître en nous ce qui était encore confus, latent. Notre première et plus grande responsabilité est ainsi de rendre ses lettres de noblesse au métier de professeur et, singulièrement, au métier de professeur de français.

Apprendre le français, c’est bien entendu également lire (...). Lire, c’est entrer dans la substance de la langue, mais aussi dans sa mémoire et son imaginaire, c’est consacrer un temps de solitude à ce qui nous reliera plus fortement aux autres et au monde. La lecture sera au cœur de l’école, cela a commencé, le livre offert chaque année le sera encore davantage et les exercices ainsi se poursuivront. Des exercices qui permettent de forger avec la langue ce contact étroit seront multipliés, de la dictée à la pièce d’éloquence, de la lecture à voix haute à la chanson, de la récittion à la réflexion sur la racine des mots. Ces exercices passent en France par la revitalisation résolue des langues anciennes qui sont la matrice même de notre langue (...).

La lecture redeviendra le cœur de l’apprentissage, notamment dans les quartiers où nous l’avions laissée reculer, où la langue française elle-même s’est abîmée. Nous ne pouvons être davantage ce pays où ces reculs avaient été admis. Lire à l’école, c’est lire en français. C’est lire la littérature française dont je veux qu’elle retrouve toute sa place aux dépens de succédanés dont trop souvent on s’est satisfait. Je veux notamment que les élèves renouent avec les œuvres intégrales trop souvent découpées en extraits et avec le plaisir de lire qui n’est pas toujours compatible avec des exercices trop formels, qui accepte aussi qu’on se perde dans des longueurs parce qu’elles font partie du rapport au livre.

Lire aujourd’hui, c’est lire aussi la littérature écrite en français aux quatre coins du monde. Je souhaite que des auteurs de langue française soient enseignés dans les écoles françaises même s’ils ne sont pas français ou d’origine. (...)

Lire, c’est aussi avoir un lieu pour lire ; il y a l’école, certes, mais il y a aussi la bibliothèque. (...) L’ouverture des bibliothèques, c’est un combat pour l’émancipation ; ouvrir dans les villes et les villages où cela a du sens, où c’est souhaité, porté par les élus, les maires au premier chef, ouvrir ces bibliothèques, c’est permettre à des enfants qui n’ont pas de livres dans leur famille, c’est permettre à des enfants pour qui travailler en famille n’est plus possible, d’avoir accès aux livres, à la tranquillité qui l’accompagne, au silence, à l’échange choisi. C’est mettre fin à cette idée — que trop encore peuvent avoir en tête — que ça ne serait pas pour eux ; les bibliothèques sont le lieu névralgique de cette formation personnelle.

Promouvoir le français hors de France

Cette exigence que nous portons sur notre territoire national, je veux la porter hors de nos frontières de la même façon car il est de la responsabilité de la France de faire vivre nos francophonies au service des peuples non pas comme un faux nez de notre empire colonial, comme certains le prétendent, mais parce que nous croyons dans le destin de notre langue, dans ce qu’elle véhicule, dans ce qu’elle dit du monde où nous vivons sans surplomb aucun. C’est pour cela que la France s’est engagée tout particulièrement de la même manière pour l’éducation et pour la formation des maîtres. ces deux combats sont décisifs.

J’ai voulu que la France, dans l’action qu’elle mène à l’international — et nous l’avons constamment porté avec le ministre —, puisse, à travers son aide publique au développement, réaffirmer son engagement fort pour l’éducation, en particulier l’éducation des jeunes filles qui recule aujourd’hui dans tous les terrains où la terreur monte et où l’obscurantisme essaie de prendre le dessus. Il nous faut donc nous battre en investissant, ce que la France fera dans le cadre du partenariat mondial pour l’éducation, mais aussi dans son aide bilatérale pour l’éducation, l’éducation des jeunes filles notamment en Afrique et tout particulièrement au Sahel.

Nous nous battrons aussi pour la formation des maîtres, car il importe de continuer à accompagner à cet égard toutes les initiatives d’appui à une éducation de qualité en France qui soit accessible à toutes et à tous et en particulier avec le déploiement à tous les pays d’Afrique francophone du programme d’accompagnement des enseignants Apprendre, réalisé en lien avec les agences de l’OIF (...).

Mais ce travail passera aussi par un élan nouveau donné aux lycées français. La France dispose aujourd’hui de 500 établissements dans le monde accueillant 350 000 élèves. C’est la colonne vertébrale de notre offre d’enseignement à travers le monde. Elle sera consolidée, dynamisée pour garantir sa pérennité et répondre à la demande croissante. Les moyens seront maintenus (...).

Nous allons aussi développer les établissements partenaires avec l’objectif de doubler le nombre d’élèves accueillis au sein du réseau scolaire français d’ici à 2025. Des pôles régionaux de formation seront créés pour former les nouveaux enseignants, par exemple au Mexique ou au Liban. Et partout où je passerai, je poursuivrai de manière méthodique des stratégies partenariales qu’avec le ministre et le secrétaire d’État à la Francophonie nous conduisons inlassablement, qui consistent à nouer des partenariats pour que dans les systèmes éducatifs de chacun des pays, le français soit davantage et mieux enseigné, que nous puissions aider à ces investissements, mais qu’ils soient choisis par chacun de ces pays.

En dehors même de nos établissements, les filières bilingues francophones sont en effet très demandées à l’étranger, du Lafayette Academy de new York jusqu’au lycée Guangming de Shanghai en passant par le 18e lycée de Zagreb. Pour accompagner leur développement, la mission de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger en la matière sera renforcée. L’objectif est qu’en 2022 le réseau des écoles proposant des sections bilingues francophones de qualité portant le label France Éducation regroupe 500 établissements contre les quelque 209 actuellement.

Dans le domaine de l’enseignement supérieur, je souhaite aussi que nos établissements osent s’implanter hors de nos frontières et se regroupent dans des campus, comme au Maroc, au Sénégal, demain en Tunisie avec la future université franco-tunisienne de l’Afrique et de la Méditerranée. Il s’agit de doubler dans ces formations le nombre d’élèves en 2022. La ministre aura elle aussi à conduire cette stratégie, comme elle a commencé à le faire, et les assises des universités francophones et la conférence en mai prochain à Paris des 20 ans du processus de Bologne mettront au cœur de la réflexion les co-diplômes dont je souhaite également le doublement.

Nous pouvons réussir ce pari, si nous décidons d’y investir à nouveau et si nous marquons ce volontarisme. Mais sans être présents à travers les professeurs, par nos écoles, par ces partenariats, par nos universités, nous ne réussirons pas à faire que le français soit bien appris. Il nous faut aussi pour cela bien accueillir les étudiants étrangers qui viennent apprendre en France. (...) Nous ne pouvons plus être ce pays opposant aux étudiants étrangers un parcours du combattant (...). Les effectifs de la mobilité étudiante dans le monde vont fortement augmenter dans les prochaines années. La France devra accroître le nombre d’étudiants étrangers sur son territoire et le nombre de ceux qui viennent des pays émergents doublera parce que la langue française est ce bien qui nous lie. Étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être.

 

Faire du français une langue de communication

Si le monde (...) bruisse de la langue française de façon presque vertigineuse, il résonne aussi de toutes les autres langues. Tout le monde s’y exprime tout le temps avec des relais technologiques toujours plus puissants, portant au jour des paroles ignorées, donnant un surcroît de puissance aux paroles instituées. Et la langue française est souvent bousculée par d’autres langues qui visent à l’hégémonie. Elle a d’ailleurs reculé ces dernières décennies parce que nous l’avons parfois abandonnée, parce que nous avons décidé d’arrêter d’investir. Et au Moyen-Orient ou en Asie, force est de constater que, alors qu’il y a 15 ou 20 ans, il était évident de parler le français, ça n’est plus tout à fait le cas.

C’est pourquoi le second objectif, le second défi est de faire du français une langue majeure d’échange, de communication et, en quelque sorte, de faire de cette langue une manière d’échanger non hégémonique (...), mais aussi de créer un usage utile de la langue française, une efficacité, la possibilité offerte d’un accès à quelque chose. Le français est cette langue qui doit permettre d’accéder à un travail, à d’autres opportunités, à des espaces linguistiques, géographiques qui permettent de communiquer, de partager une information, de contester, de travailler, d’accéder à des possibles. Il nous faut donc penser et présenter — et c’est l’ambition profonde, séminale de l’organisation internationale de la francophonie — cette ambition d’avoir aussi un français utile, efficace et nous devons pleinement l’assumer.

Une grande partie de cette bataille se joue bien entendu sur la Toile. Les français s’y défendent, y sont représentés. Le français y est la quatrième langue. Sur Amazon, les livres en français occupent la troisième place mais nous ne devons pour autant pas nous satisfaire de cette situation. La francophonie doit affirmer plus clairement ses atouts et le combat sur les plateformes, les réseaux sociaux est à la fois politique et culturel. C’est pourquoi les universités francophones doivent accélérer la mise en ligne des contenus académiques et des ressources pour la recherche et l’enseignement. Nous encouragerons les universités du monde francophone à développer des cours en ligne massifs et ouverts avec l’expertise de France Université numérique.

L’institut français est chargé d’opérer un déploiement massif du réseau social des professeurs de français en ciblant 150 pays et 75 000 adhérents à l’horizon 2021. Nous renforcerons les logiques de réseau sur la Toile francophone, le développement des collaborations et des projets communs. Nous mettrons en place le premier incubateur dédié à l’apprentissage des langues, la fabrique numérique du français. Nous réunissons pour cela des ingénieurs, des chercheurs, des linguistes, des artistes, des entreprises innovantes, coordonnés par l’Institut français, avec un projet qui, à l’heure de l’intelligence artificielle, a pour but de ne lisser ce nouveau continent ni dans la main des Anglo-Saxons ni dans la main des Chinois.

Il nous faut en effet, à travers ces initiatives, promouvoir le français, les contenus en français, les contenus académiques, scientifiques et la présence de tous les locuteurs sur la Toile. La francophonie doit pouvoir dès maintenant s’imposer dans les technologies les plus innovantes sans quoi elle sera vite exclue du champ des langues insérées dans les nouveaux modes de communication.

Ce combat, c’est aussi celui qui passe par notre puissance de feu médiatique. La France a la chance de pouvoir s’appuyer sur une institution puissante, France médias monde. Il suffit de se rendre à l’étranger pour en mesurer l’influence. 135 millions de personnes sont touchées chaque jour. Nous devons rehausser notre ambition, parvenir dans les deux ans qui viennent à plus de 150 millions. Et je souhaite aussi que l’ensemble de nos médias français et francophones réfléchissent davantage à leur projection hors de nos frontières, à leur résonance internationale, qu’elle soit télévisuelle ou radiophonique, mais également sur la Toile.(...) Cette préoccupation rejoint intimement notre combat contre les fausses informations et pour une presse libre et indépendante. Les médias en langue française doivent apparaître comme des médias de confiance car ils le sont. Ils pourraient même mettre en place cette certification que reporters sans frontières appelle de ses vœux. L’AFP, à cet égard, peut jouer un rôle central car son maillage mondial est exceptionnel. Faire alliance sur ce sujet avec les grands médias francophones serait un atout considérable. Nous pourrions aussi entraîner dans ce défi les grands médias européens, réalisant ainsi entre l’Europe et la francophonie une alliance inédite et une ambition mondiale à un moment où l’information, trop souvent, sert des intérêts particuliers ou des agendas hégémoniques. (...)

Pour une francophonie économique

Mais, sur ce vaste forum mondial, il est un terrain que la francophonie doit reconquérir, c’est celui de l’économie. parler des usages de cet échange en français, de ces accès que j’évoquais tout à l’heure, c’est aussi parler du monde économique. Lorsque je me suis rendu à Davos, je me suis d’abord exprimé en anglais, puis en français. Certains auraient préféré que je ne m’exprime qu’en français, mais s’exprimer en anglais dans une enceinte réunissant la communauté des affaires, c’est d’abord utile et c’est montrer que le français se construit dans ce passage, dans ce pluri-linguisme, dans cette capacité à parler la langue de l’autre, y compris lorsque c’est la langue devenue dominante, parfois à visée hégémonique, dans le monde des affaires, mais aussi pour ramener ceux qui parlent anglais à la langue française lorsqu’il faut parler des valeurs qui nous guident et du regard que nous portons sur la mondialisation.

Il y a donc bien une francophonie économique qu’il nous faut ré-embrasser, dont il faut retrouver la vigueur, celle-là même que le rapport de Jacques Attali en 2014 proposait de promouvoir avec plusieurs dispositions, qui d’ailleurs demeurent toutes d’actualité. Aussi la solution n’est jamais d’imposer une langue ni de jouer la rivalité des langues. La solution est de permettre la pluralité des langues, notamment dans les échanges commerciaux. C’est pourquoi je souhaite qu’en Europe soient enseignées deux langues en plus de la langue maternelle parce que l’anglais n’a pas vocation à être la seule langue étrangère parlée par les Européens. De même, je souhaite que nos écoles de commerce attirent plus d’étudiants étrangers et contribuent à un nouvel élan du français comme langue des affaires. Les entreprises doivent aussi prendre leurs responsabilités.

La tentation de faire de l’anglais la langue de travail doit le céder à un effort pour favoriser le multilinguisme et les échanges interculturels sans quoi les entreprises elles-mêmes seront gagnées par une uniformité linguistique, donc culturelle, largement contradictoire avec le monde tel qu’il est. Et nous accompagnerons les entreprises dans ce travail avec, là aussi, des propositions de certification. Cela fait partie des idées qui sont remontées et les associations patronales, les chambres de commerce, le réseau diplomatique s’impliqueront dans cette évolution.

(...) [il faut] que le français et le plurilinguisme retrouvent la place qui doit être la leur, notamment au sein de cette Europe économique, de cette Europe des affaires et de cette Europe des institutions européennes. C’est pourquoi aussi nous renforcerons notre dispositif de formation linguistique destiné en particulier aux responsables européens. Bruxelles fera l’objet d’un effort particulier, en lien avec nos partenaires belges (...). L’anglais n’a sans doute jamais été aussi présent à Bruxelles au moment où nous parlons de « Brexit ». Cette domination n’est pas une fatalité, il nous appartient simplement de retrouver là aussi quelques règles, de réinvestir certains lieux et de refaire du français une langue par laquelle on accède à ces opportunités que j’évoquais.

Toute la stratégie européenne en matière d’aide publique au développement, de coopération s’articule sur et autour de cette francophonie, et le français est ce qui permet à une bonne partie du continent africain d’avoir accès à des opportunités économiques tout autour du pourtour méditerranéen comme aucune autre langue. Cette langue de passage, parce qu’elle s’est construite dans le multilinguisme, cette langue d’accès doit être ainsi assumée, présentée, expliquée comme celle qui permet de construire ces opportunités et donc enseignée à cet égard.

 

Éloge du plurilinguisme

Et c’est pourquoi, enfin, lorsque je parle d’usage, lorsque je parle du français comme d’une langue d’échange, je ne peux pas ne pas parler de plurilinguisme et de traduction. Au fond, nous sommes le seul pays de la francophonie qui ne vit qu’en français. (...) Celles et ceux qui parlent en langue française ont une richesse, ils ont plusieurs langues. Il n’y a que les Français qui n’ont que le français. et la francophonie nous enseigne une chose, c’est que nous n’existons que dans ce plurilinguisme. notre force, c’est de penser ces passages. notre force (...), c’est que nous sommes toujours et avant tout une langue de traduction. (...)

 

La francophonie doit faire droit aux autres langues, en particulier aux autres langues européennes, mais aussi à toutes les langues que la mondialisation fragilise ou isole. La francophonie, c’est ce lieu où les mémoires des langues ne s’effacent pas, où elles circulent. Et notre mission est donc bien celle de continuer à traduire, d’accroître les traductions dans un sens et dans l’autre, mais aussi de défendre le wolof, le mandingue, le bassa, le lingala, le kikongo, le swahili, tous les créoles — mauricien, guadeloupéen, haïtien, martiniquais, réunionnais —, des langues qui, comme le français, rassemblent des millions de locuteurs au-delà des frontières et contribuent à la circulation des savoirs et des cultures. Enfin le français doit devenir cette langue qui raconte le monde de demain. Mieux, elle doit être cette langue qui crée le monde de demain et la création en français, voilà notre troisième défi. (...)

La langue française est d’une abondance et d’une richesse de sens incomparables aussi parce qu’elle est constamment dans cette intranquillité avec les autres langues, dans cette cohabitation avec les autres langues (...). Nous n’avons jamais été une langue unique complètement ou hégémonique totalement. C’est cela qui nous a donné cette richesse et c’est cela qui fait que la création a une place toute particulière dans la langue qui est la nôtre.

La mission de la francophonie ne se soumet pas au cadre cartésien d’un programme politique, elle excède tout ce qui chercherait à la canaliser. L’explosion artistique et littéraire qui gagne les territoires de la francophonie est aujourd’hui le seul programme qui vaille (...). Notre rôle, c’est (...) de le rendre possible, de l’accompagner, de faire fleurir ce qui, aujourd’hui, est en germe, de propager ce qui a déjà mûri et de faire que de Paris aux confins du Niger, du bassin du fleuve Congo jusqu’au Pacifique en passant par les Caraïbes, il y ait cette vitalité qui puisse ainsi s’épanouir.

Nous remercions le président Emmanuel Macron de nous avoir donné, tout spécialement, l’autorisation de reproduire, pour notre dossier francophonie, des extraits du discours sur la langue française qu’il a prononcé le 20 mars 2018 à l’Institut de Fance.