Repenser la francophonie ?

Dossiers spéciaux : n°161 : La francophonie dans tous ses états

Ne nous payons pas de mots : la Francophonie reste un idéal aux contours ambigus. Le rêve d'unité et d'égalité qui la constituerait comme ensemble polyphonique à vocation universelle renferme une distorsion fondamentale qui, si l'on continue de l'occulter, ne peut que réduire la portée du projet exposé par le président Macron sous la Coupole le 20 mars dernier, lors de la Journée internationale de la Francophonie. Certes, contre les accusations de néocolonialisme promptes à surgir, il est politiquement nécessaire d'alléguer, pour reprendre les termes du président, que « le français s'est émancipé de la France ; [qu'] il est devenu cette langue monde, cette langue archipel ». On comprend évidemment la volonté de préserver l'esprit d'indépendance qui souffle au coeur de l'entreprise francophone. Cependant, lorsqu'on évoque cette « langue monde » qui s'est « émancipée de la France », de quel français parle-t-on ? La dimension spatiale de l'expression s'explique sans peine, mais au-delà de l'élégance - belle image que celle de la « langue archipel » - une confusion s'installe entre l'abstraction du concept (le français) et le concret de ses manifestations multiples (langue monde). Dès lors, la première question qu'il convient de se poser consiste à savoir quelle langue française on souhaite promouvoir : une langue consciente de ses sources anciennes et profondément incarnée chez ses locuteurs ou une langue importée, foncièrement externe, vouée pour l'essentiel au pragmatisme des échanges et de la communication ? Ou, plus exactement, s'agit-il de tirer un trait sur la première pour réserver à la seconde l'exclusivité des efforts ?

Langue des profondeurs ou langue de surface ?

La modernité a, bien sûr, ses exigences. Mais, objectivement, on ne saurait nier le fait qu'il y a, d'une part, le français de France et, d'autre part, les langues françaises parlées dans les pays francophones. Ce sont des idiomes de nature différente. Entendons par le « français de France » celui de l'Hexagone, du Québec, de la Belgique wallonne et de la Suisse romande, regroupés au sein de TV5 Monde ; et par les « langues françaises parlées dans les pays francophones » celles que se sont appropriées nos ex-colonies et protectorats, principalement le Maghreb, l'Afrique subsaharienne et le Liban. Dans son Nouveau Discours sur l'universalité de la langue française (Gallimard, 2006), l'ancien ambassadeur et secrétaire d'État Thierry de Beaucé a pris soin de distinguer le français de France et les langues de nos ex-colonies (y compris le français des territoires d'outre-mer). Il l'a fait pour condamner le premier à une disparition prochaine et promettre aux autres qu'ils le remplaceront. Français traditionnel à la droite du diplomate tourné vers le grand large ; et franco-arabe, franco-africain à sa gauche. Cette opposition a pour avantage d'être franche : le vieux monde d'un côté, vertical et « autoritaire », attaché au passé, à l'Histoire, aux frontières, aux patries ; le nouveau monde de l'autre, horizontal, égalitaire, métissé, nomade, délivré des traditions, des frontières, des patries et des entraves de toutes sortes. Cette conception d'un monde émergent où prime la loi du nombre, où l'espace l'emporte sur le temps, où l'utilitarisme domine, voire méprise, l'esthétique de la langue lettrée, patrimoniale, pose un problème politique, et même moral. Ce genre d'approche sereinement mondialiste encourage, en effet, les réactions dites « populistes », où affleure pourtant un légitime sentiment de dépossession.

Opposer en matière linguistique un monde ancien à un monde nouveau n'a pas de sens. Ainsi, parmi les trente-trois propositions présentées par le président Macron le 20 mars figurent le renforcement des Alliances françaises et celui du réseau des lycées français à l'étranger. Excellentes propositions. Mais il s'agit de deux choses tout à fait différentes : le français des Alliances n'est pas celui des lycées français. On peut même soutenir qu'il s'agit de deux idiomes distincts. Celui des Alliances relève surtout de l'enseignement du français langue étrangère, ce qui, logiquement, n'est pas le cas de l'enseignement dans les lycées français. Celui-ci relève du français de France, fondé notamment sur l'esthétique littéraire ; celui-là du français pratique, langue seconde en usage dans les pays francophones. Il est légitime de concevoir la Francophonie comme un espace où le véhicule linguistique globalement commun favorise les proximités politiques et les échanges économiques. Mais on ne peut considérer que ce véhicule possède les mêmes fonctions que le français dont on use dans l'Hexagone, même si dans l'Hexagone aussi l'usage de la langue essentiellement pratique s'impose de plus en plus, au détriment d'une langue riche et ouvragée.

Langue de l'intime ou langue imposée ?

Il importe de le rappeler : l'ambition du président Macron qui vise à transformer le château de Villers-Cotterêts en un haut lieu de la Francophonie prouve, s'il en était besoin, qu'un lien étroitement politique unit la langue française et la France. Tout en témoignant d'un fort soutien à la Francophonie, l'ambition présidentielle marque un retour à la source : notre langue, née dans le royaume d'où elle a rayonné, appartient à tous les peuples qui la parlent, mais tout spécialement, par priorité historique, au peuple français. Cette position n'a rien d'arrogant : elle procède d'un simple constat. En outre, comme l'a montré le linguiste Bernard Cerquiglini, le français national fut dès le début une langue écrite. D'où cet autre constat : langue littéraire parce que langue écrite, généralisée par l'édit de François Ier, confortée par la fondation de l'Académie française et magnifiée par ses écrivains, le français de France (et du Québec, de la Belgique, de la Suisse) diffère du français issu de la colonisation, importé, métissé, créolisé, essentiellement oral, qui, de façon compréhensible, et malgré le travail scolaire, entretient avec l'écrit une relation généralement compliquée.

Douze années d'enseignement de la littérature à l'université Paris VIII, en Seine-Saint-Denis, m'ont personnellement convaincu de cette réalité qui, pour autant, n'empêche pas la Francophonie d'offrir au monde une littérature admirable et de disposer d'une excellente presse. À cela s'ajoute le fait majeur suivant : la langue du « Français de base », pour reprendre l'expression de l'écrivain Patrick Chamoiseau, diffère du français des ex-colonies en ce que la première est la langue de l'intime, ce que n'est pas l'autre.

De manière éclairante, l'académicienne Assia Djebar, dans son livre L'Amour, la fantasia, qualifie la langue française de « langue marâtre ». Pour Assia Djebar, pourtant complètement française dans son usage de la langue littéraire, le français ne relève pas de la langue du corps et de l'intime, mais d'une langue imposée. Dans ces conditions, mieux impliquer notre pays dans la lutte d'influence où s'inscrit de plain-pied la Francophonie nous impose d'examiner lucidement ce qu'il en est du français de France, ce qu'il devient, quel rôle il doit remplir, afin de participer sans faux-semblants à la vaste communauté francophone constituée au cours des deux derniers siècles, et d'oeuvrer en toute clarté à amplifier l'action collective.

Pour des États généraux de la langue française

C'est dans cet esprit qu'il m'a récemment paru urgent d'appeler à la tenue d'États généraux de la langue française. Cet appel n'a, dans les cercles officiels, suscité aucune réaction. Or on l'oublie trop souvent : « La langue de la République est le français », article 2 de notre Constitution. Préalable au succès de Villers-Cotterêts, l'ambition affichée par le président Macron pousse à la mise en oeuvre d'États généraux, unique moyen de sonder les reins et les coeurs de notre peuple à propos de l'idiome qu'il utilise pour penser, s'exprimer et communiquer. Cette proposition répond à un devoir démocratique. On ne peut déposséder indéfiniment nos concitoyens, d'où qu'ils proviennent, de leur droit de regard sur leur propre langue. Dire que notre langue appartient aux peuples qui la parlent, et en premier lieu au peuple français, signifie qu'elle n'appartient à aucune autorité particulière. À aucun parti politique, aucun ministère, aucune institution. Pas plus aux publicitaires qu'aux médias, aux managers qu'aux ouvriers, aux professeurs qu'aux poètes. Pas plus aux défenseurs de l'orthographe aléatoire qu'au Haut Conseil à l'égalité entre les hommes et les femmes, promoteur de l'écriture inclusive. Elle n'appartient assurément pas à ceux qui, indifférents au naufrage des filières littéraires, voient par principe un indiscutable progrès dans l'évolution des langues et prétendent tout résoudre en simplifiant tout. Mais pas davantage à ceux qui, soucieux d'une éducation tournée vers le haut par recherche de l'excellence pour tous, croient à l'importance du mérite et à l'efficacité des efforts contre les facilités faussement démocratiques du nivellement par le bas. Elle n'appartient même pas à l'Académie française, pourtant gardienne des traditions les plus légitimes, qui a pour mission de poser des bornes raisonnables aux libertés de l'usage dont le peuple reste in fine le maître. Et, sinon en théorie, pas davantage au Parlement, comme le prouve hélas le sort de la loi Toubon, restée lettre morte. Aucune mesure arbitraire ne saurait contenter un esprit républicain à l'heure où la langue française endure des coups qui non seulement la blessent et l'abaissent, mais qui, par les fractures sociales, culturelles et cultuelles qu'elle manifeste, mettent en danger la communauté nationale.

Les États généraux ici proposés devraient aborder sans tabous toutes les questions relatives à notre langue, à commencer par l'envahissement du globish dont rien ne prouve que notre peuple y trouve son compte, et que le Brexit comme l'America first rendent de moins en moins acceptable, a fortiori quand la rénovation de l'Union européenne et le renforcement de la Francophonie réclament des initiatives puissantes, y compris sur le plan symbolique : quels patrimoines sont plus souverains que les langues maternelles ? Parmi les autres chantiers (liste à compléter) : l'écriture inclusive et ses effets discriminatoires sur l'apprentissage du français, en particulier pour les migrants et les personnes issues de l'immigration ; la féminisation systématique des noms de métiers ; le déplorable niveau de langue des réseaux sociaux ; l'orthographe ravagée ; la syntaxe malmenée ; l'appauvrissement inouï du vocabulaire ; la lecture en chute continue ; le déclin de la presse écrite ; la marginalisation de la poésie sur la scène publique ; le rapport aux langues régionales et, avant tout, aux langues françaises parlées dans les pays francophones ; sans même qu'il faille insister sur l'importance du point central, le mode de transmission de la langue dans l'Hexagone et de sa diffusion outre-Méditerranée à l'heure où les moyens de communication audiovisuelle, accompagnés de l'irrésistible essor du numérique, supplantent la transmission écrite. Nul n'est besoin d'être expert en médiologie pour comprendre l'influence fondamentale que le type de médium privilégié exerce sur les contenus et les formes des messages.

Sans doute revient-il au président de la République, initiateur du projet de Villers-Cotterêts, assisté de sa conseillère pour la Francophonie, de déléguer à une structure idoine la mise en oeuvre de ces États généraux. Si l'on veut bien admettre que l'esprit d'ouverture nécessaire au succès de l'entreprise ne doit pas voir a priori dans le français traditionnellement enseigné une langue « ringarde », dépassée, obsolète, ni une survivance de l'époque coloniale, la tenue de ces États généraux aurait pour double vertu d'intéresser enfin nos concitoyens à l'importance vitale de leur langue et d'encourager par ce biais notre pays à prendre toute sa part, sans ambiguïtés, dans le renforcement d'une Francophonie fidèle aux valeurs les plus hautes de notre République.